PRODUCTIONS — UNIVERSITÉS D’ÉTÉ 2026 — TEXTES
Marc Chambeau — Quand le travail social devient
« clandestin »
« clandestin »
Retour sélectif sur les propos de Marc Chambeau aux Universités du CRI Charleroi.
« Le professionnel n’est pas celui qui détient seul le savoir. Il apprend de la personne accompagnée autant qu’il lui apporte son propre savoir. »
Une conception du travail social comme pratique démocratique et émancipatrice, traversée par une tension fondamentale : contrôler ou libérer ?
L’intervention de Marc Chambeau aux Universités du CRI Charleroi s’inscrit dans une conception du travail social comme pratique démocratique et émancipatrice. Elle part d’une histoire du travail social traversée par une tension fondamentale entre contrôle social et un espace de libération. De la charité et du contrôle moral des classes populaires aux mouvements ouvriers, à l’éducation populaire, à l’École de Chicago puis à la pédagogie des opprimés de Paulo Freire, une autre conception s’est progressivement affirmée : celle d’un travail social qui ne considère pas les personnes comme des bénéficiaires passifs, mais comme des sujets capables d’agir sur le monde.
Le professionnel n’est pas celui qui détient seul le savoir. Il apprend de la personne accompagnée autant qu’il lui apporte son propre savoir. L’expérience vécue devient ainsi une connaissance légitime et un point de départ pour interroger les mécanismes qui produisent l’exclusion.
Prendre au sérieux leur parole et construire la connaissance avec eux plutôt que sur eux.
La posture du travailleur social est alors de prendre au sérieux leur parole et construire la connaissance avec eux plutôt que sur eux.
Avec l’État social actif, le travail social tend progressivement à être traversé par des logiques d’activation, de responsabilisation individuelle, de contractualisation, d’évaluation et de gestion des risques. Le professionnel est alors de plus en plus sollicité pour faire entrer les personnes dans des dispositifs, des catégories, des indicateurs et des parcours prédéfinis, plutôt que pour partir de leur réalité et construire avec elles des réponses. La question n’est donc plus seulement : comment aider ?, mais de plus en plus : comment gérer, orienter, contrôler, activer et mesurer ? Cette évolution nourrit une perte de sens du travail social et une forme de déqualification de son identité professionnelle.
La transformation du travail social devient ainsi une transformation de sa finalité même. Lorsque l’administratif, les contraintes institutionnelles, les logiques managériales et les politiques publiques prennent le dessus sur la relation, le professionnel risque de ne plus pouvoir exercer le métier pour lequel il a été formé. Le temps consacré à la personne se réduit.
La relation devient procédure. L’écoute devient collecte de données. L’accompagnement devient parcours. La confiance devient traçabilité.
La posture de travailleur social évolue et le travailleur social risque alors de devenir l’agent d’exécution d’une politique sociale plutôt que son interlocuteur critique.
C’est dans cette contradiction qu’apparaît la notion particulièrement forte de « travail social clandestin ». Or, certains professionnels, pour continuer à respecter les principes fondamentaux de leur métier et la dignité sont amenés à « bricoler », à interpréter les règles, à contourner certaines procédures, voire à agir hors du cadre prescrit. Non par volonté de transgression, mais parce que le cadre institutionnel peut parfois empêcher de faire correctement le travail social.
Le paradoxe est alors saisissant : ce qui devient clandestin n’est pas une pratique illégitime ; c’est la pratique professionnelle elle-même lorsqu’elle reste fidèle à l’éthique du métier. Le « clandestin » révèle ainsi la contradiction entre le travail social tel qu’il devrait pouvoir être exercé et les conditions dans lesquelles on demande aujourd’hui aux professionnels de l’exercer. Marc Chambeau invite dès lors à rendre politiquement visible ce qu’elle révèle. Si les travailleurs sociaux doivent sortir des cadres pour faire leur travail, c’est peut-être que les cadres eux-mêmes sont devenus incompatibles avec les finalités du travail social.
Au fond, accompagner quelqu’un, ce n’est pas seulement résoudre son problème individuel : c’est aussi interroger les conditions sociales qui ont produit ce problème. Donner la parole aux publics, ce n’est pas seulement améliorer leur participation, c’est reconnaître qu’ils détiennent une expertise propre sur leur situation et que cette parole peut contribuer à transformer les institutions et les politiques publiques.
Faire avec plutôt que faire pour ; partir de l’expérience plutôt que de la catégorie ; produire du savoir avec les personnes plutôt que sur elles.
Ainsi, le travail social devrait créer les conditions permettant aux personnes et aux groupes de reprendre prise sur leur existence et sur la société et faire avec plutôt que faire pour ; partir de l’expérience plutôt que de la catégorie ; produire du savoir avec les personnes plutôt que sur elles ; accompagner sans assigner ; et accepter que le travail social puisse aussi contester les cadres qui produisent ou reproduisent l’exclusion.
Dans cette perspective, le « travail social clandestin » devient presque un symptôme politique. Lorsque l’institution contraint le professionnel à choisir entre respecter la procédure et respecter la personne, la clandestinité révèle que quelque chose s’est profondément déplacé dans le sens même du travail social et mérite un ajustement de sa posture professionnelle.
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