
Le 8 août 1956, la catastrophe du Bois du Cazier à Marcinelle coûtait la vie à 262 mineurs, dont une majorité d’Italiens venus travailler en Belgique dans le cadre des accords « hommes contre charbon ». Depuis lors, cet événement est devenu un symbole de l’histoire industrielle, de l’immigration européenne et de la sécurité au travail. Pourtant, une mémoire n’est jamais définitivement constituée. Elle évolue avec les questions que chaque époque adresse au passé.
Une catastrophe ne se réduit pas aux faits. Elle devient un récit où se mêlent responsabilités, choix politiques et silences. Commémorer ne consiste pas seulement à conserver la mémoire. Commémorer, c’est aussi sélectionner ce qui mérite d’être transmis. Les discours officiels honorent les victimes et célèbrent leur courage. Cette reconnaissance est essentielle. Mais lorsque le récit devient immuable, certains angles morts apparaissent.
Le premier concerne le contexte économique. Marcinelle ne relève pas d’une erreur humaine. La catastrophe s’inscrit dans une Europe d’après-guerre où l’urgence de produire du charbon primait souvent sur les conditions de travail. Le recours à une main-d’œuvre étrangère répondait à cette logique industrielle autant qu’à des accords diplomatiques. Derrière la figure du mineur courageux apparaissent aussi la précarité économique et des rapports de pouvoir rarement interrogés.
La mémoire privilégie naturellement les morts. Elle laisse plus difficilement place aux survivants, aux familles et aux vies durablement transformées par la catastrophe.
Le Bois du Cazier est aujourd’hui un lieu de mémoire exemplaire. Mais toute patrimonialisation est aussi une mise en récit. Une archive ne conserve jamais tout. Une archive organise, sélectionne, hiérarchise. Les silences et les témoignages oubliés font eux aussi partie de l’histoire. Interroger ces choix ne revient à reconnaître que toute mémoire est une construction.
La catastrophe de Marcinelle rend visibles les dispositifs qui rendaient possible une organisation du travail particulièrement dangereuse. Le mineur immigré apparaît alors comme le point de rencontre entre les besoins de production, les politiques migratoires et les transformations du capitalisme.
Ces lectures peuvent sembler éloigner des individus au profit des structures. Elles rappellent pourtant qu’une catastrophe n’est pas uniquement technique. Elle révèle une société, ses priorités et ses aveuglements.
Septante ans plus tard, les questions demeurent. Qui accomplit aujourd’hui les travaux les plus dangereux ? Quels travailleurs restent invisibles tant que tout fonctionne ? Derrière les plateformes logistiques, certains chantiers ou les chaînes mondiales d’approvisionnement persistent des formes renouvelées de vulnérabilité.
L’histoire renouvelle les questions que nous adressons. Aussi, si je continue d’écrire sur le Bois du Cazier, ce n’est pas pour remodeler notre mémoire mais pour empêcher qu’elle ne devienne une évidence figée comme une statue. Les terrils sont peut-être la plus belle métaphore d’une mémoire vivante : loin de conserver intact le passé, ils montrent que le temps ne cesse de le transformer, de le recouvrir et de lui donner des nouvelles significations de sens.
Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi






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