
Depuis des décennies, l’Europe regarde les Balkans comme un espace en retard sur la modernité, comme une destinée à intérioriser les normes Européennes. Or c’est aujourd’hui de cette marge que nous revient une véritable leçon politique.
L’histoire commence comme une fable de la mondialisation patrimoniale. En effet, tout commence lorsque Ivanka Trump et Jared Kushner découvrent l’île albanaise de Sazan. Aux yeux du capital mondialisé, ce territoire préservé cesse d’être un lieu habité pour devenir un actif. Ce qui constitue une mémoire collective est requalifié en opportunité d’investissement.
Cette logique réactive la vieille fiction de la terra nullius. Non parce que l’île serait vide, mais parce qu’elle est symboliquement vidée de ses usages. Selon cette logique, cette appropriation commence donc par l’effacement des significations qui attachent un peuple à son territoire.
Le projet est gigantesque : villas de luxe, marina, golf et casino. Avec un statut d’« investisseur stratégique» accordé aux promoteurs, le droit devient un instrument de gouvernementalité, au service de la circulation du capital. Les procédures sont accélérées et le droit lui-même se reconfigure. Ces modifications de la législation autorisent des projets hôteliers dans certaines zones naturelles protégées. Bref, la gouvernementalité et le droit ne limitent plus seulement le marché. Ils deviennent l’un de ses principaux instruments.
Mais le réel résiste toujours aux dispositifs. Lorsque les clôtures empêchent les habitants d’accéder au rivage et que les engins de chantier apparaissent sur les plages, ce n’est pas seulement un conflit foncier qui éclate. Tout se trouve remis en cause. Et ceux qui étaient assignés au rôle de simples spectateurs de la transformation de leur territoire revendiquent soudain leur qualité de sujets politiques.
Une cité entière conçue pour quelques privilégiés de la planète et de l’autre côté : des habitants qui, derrière des grillages, contemplent les paysages de leur enfance devenus inaccessibles. La dépossession matérielle devient une dépossession symbolique. L’espace cesse d’être un bien commun pour devenir un produit exclusif.
La réponse populaire est remarquable par sa forme autant que par son contenu. Les mobilisations dénoncent simultanément la corruption, l’arbitraire administratif et la captation de la décision publique par une coalition d’intérêts politiques et économiques. Elles rappellent que la démocratie ne se réduit jamais à une procédure électorale : elle demeure une pratique permanente de contestation des rapports de pouvoir.
Le flamant rose devient l’emblème de la mobilisation dont le slogan est : « L’Albanie n’est pas à vendre ».
La suite… Le projet n’est pas abandonné, mais il n’est plus invisible. Enquêtes anticorruption, gel d’avoirs, contrôle judiciaire : ce qui devait se décider entre investisseurs et responsables politiques est désormais soumis au regard public. Les rapports de force cessent d’apparaître comme naturels et apparaissent au grand jour dans cette « révolution des Flamants Roses »
Tout cela nous évoque que l’enjeu dépasse largement l’Albanie. Longtemps, l’Union européenne s’est pensée comme le pouvoir civilisateur des Balkans. Les événements albanais invitent à inverser cette perspective. Ils montrent que la vitalité démocratique ne dépend ni de la richesse, ni de la centralité géopolitique mais de la capacité d’une société à empêcher que les décisions engageant le bien commun soient confisquées par quelques-uns. Longtemps, l’Union européenne s’est pensée comme le maître des Balkans. Elle découvre aujourd’hui qu’une démocratie vivante commence là où l’argent cesse d’écrire seul les règles du commun. Inspirant, n’est-ce pas ?
Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi





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