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SAUDADE #91 : La parole suspecte des associations

SAUDADE les humeurs du directeur du CRI Charleroi

En écoutant la radio hier, je me suis rendu compte qu’il existait une manière dangereuse de faire taire les voix associatives qui dérangent…  C’est de ne pas leur interdire de parler mais de rendre leur parole suspecte…  Mais pas que…

On y parlait du rapport publié ce 28 octobre par l’Observatoire pour la protection des défenseur·euses des droits humains, avec la FIDH, l’OMCT, la Liga voor Mensenrechten et la Ligue des droits humains. 

Ces structures nous alertaient sur les restrictions croissantes des libertés associatives en France et en Belgique. Discours hostiles, législations restrictives, pressions financières, concertations sans véritable influence : autant de mécanismes qui fragilisent progressivement la société civile.

D’abord, il y a les mots. Lorsqu’un collectif est assimilé à une menace terroriste ou qu’un mouvement antifasciste est présenté comme un danger pour la démocratie, le débat ne porte déjà plus seulement sur les actes mais sur la légitimité de ceux qui contestent.

Le langage participe à la construction des rapports de pouvoir. Nommer un adversaire comme une menace, c’est rendre pensable sa mise à l’écart. La contestation devient suspecte.  L’opposition devient ennemie.  La répression peut se présenter comme une nécessité.

Viennent ensuite les lois et l’argent. Le projet de loi sur la table du gouvernement fédéral, comme les dispositifs français qui l’ont précédé, soulève des inquiétudes quant aux pouvoirs accordés à l’exécutif et aux risques d’interprétations extensives de notions telles que la sécurité nationale.

En parallèle, le retrait ou le conditionnement de subventions fragilise les associations qui expriment des désaccords avec les autorités.

Le pouvoir n’a pas toujours besoin d’interdire. Il peut aussi organiser les conditions matérielles de l’obéissance.

Une association peut conserver le droit de s’exprimer tout en perdant les moyens de le faire.  Une association peut continuer à être consultée sans être entendue. Peu à peu, cette association apprend à mesurer ses mots, à différer ses prises de position, à renoncer. Non parce qu’on lui a explicitement ordonné de se taire mais parce que le prix de sa liberté devient trop élevé.

C’est ainsi que l’autocensure est moins une interdiction qu’une prudence incorporée.

Or la politique commence aussi lorsque des voix habituellement reléguées font irruption dans l’espace public et refusent la place qui leur était assignée.

Au Centre Régional d’Intégration de Charleroi, cette question est essentielle. Accompagner les personnes étrangères, défendre l’accès aux droits, lutter contre le racisme et soutenir les professionnels suppose de coopérer avec les pouvoirs publics. Mais cette coopération ne peut se confondre avec la subordination. Notre responsabilité consiste aussi à rendre visibles les angles morts des politiques publiques et leurs effets sur les usagers.

L’intégration ne saurait être une invitation à la conformité. Pareil pour le financement public….

Une association n’est pas un simple prestataire chargé d’exécuter des décisions. Elle est aussi un espace de solidarité, de production de savoirs issus du terrain et de construction du pouvoir d’agir. Son autonomie n’est pas un obstacle à l’action publique.

Défendre les libertés associatives, ce n’est pas accorder un privilège. C’est préserver la capacité d’une société à se regarder autrement que dans le miroir du pouvoir. C’est reconnaître que le désaccord n’est pas une trahison mais une condition démocratique.

Une liberté peut disparaître sans que personne ne se souvienne précisément du jour où elle a commencé à reculer…

Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi

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