
Il est des jours où une institution cesse d’être le théâtre démocratique pour devenir la scène d’un théâtre de la honte. Le 17 juin restera comme l’un de ceux-là. Derrière les procédures, les formulaires harmonisés et le féodalisme technocratique, le Parlement européen a consacré la transformation des êtres humains en flux à réguler, à évacuer, en problèmes logistiques dont il faudrait optimiser la disparition.
La honte ne réside pas seulement dans le contenu du texte. Elle réside dans la forme même du vote, dans cette étrange chorégraphie où le langage bureaucratique anesthésie la violence qu’il organise. On ne parle plus d’exilés mais de « retours », plus d’enfermement mais de « hubs », plus de bannissement mais de « coopération ». La violence se présente sous les habits rassurants de l’efficacité administrative.
Le pouvoir n’exhibe plus sa force lorsqu’il veut administrer les corps, trier les mobilités, classifier les existences et produire des catégories dont la seule fonction est de rendre l’exclusion pensable. Ce vote ne protège pas une frontière mais produit un sujet expulsable, un être dont l’existence peut être suspendue dans un espace intermédiaire, hors du regard mais toujours sous contrôle.
Les « hubs de retour » sont l’architecture idéale d’une politique qui rêve de rendre invisible ce qu’elle refuse d’assumer. Ce sont des effacements, des non-lieux où la responsabilité se déterritorialise. L’Europe sous-traite sa mauvaise conscience.
Et que dire de cette majorité qui fracture le cordon sanitaire ? Ce n’est pas seulement une coalition parlementaire. C’est un symptôme. Lorsque le centre emprunte les catégories de ses marges les plus réactionnaires, celles-ci deviennent le nouvel horizon du dicible. L’extrême n’est plus à la périphérie. Elle est une contamination lente des imaginaires politiques.
Le plus inquiétant est cette prétention à faire de la sécurité le signifiant-maître. L’étranger est codé comme un risque.
Cette politique repose sur la fiction d’une communauté qui pourrait se purifier en rejetant hors d’elle ce qui la trouble. Mais aucune frontière n’a jamais supprimé l’interdépendance des mondes. Ce fantasme immunitaire ne produit pas la sécurité, il produit seulement une société obsédée par ses propres mécanismes d’exclusion.
Le paradoxe est cruel : une Union née de la promesse de dépasser les nationalismes se met à perfectionner les techniques de relégation. Elle construit une économie de la distance où l’on éloigne les corps pour ne plus entendre les voix. On exporte les vies précaires afin d’importer le sentiment illusoire de maîtrise.
Le 17 juin est donc bien un vote de la honte. Honte d’avoir préféré la gestion des indésirables à la défense inconditionnelle de la dignité humaine. Honte d’avoir confondu gouvernementalité et justice. Honte, surtout, d’avoir donné à croire que l’Europe pouvait préserver son identité en renonçant précisément à ce qui la rendait digne d’être défendue : la primauté des droits et le refus obstiné de faire de l’exilé le bouc émissaire.
Car une démocratie ne se mesure pas à la manière dont elle traite les puissants, mais à la façon dont elle regarde les plus précaires. Le 17 juin, ce regard s’est détourné ! Aussi il nous revient de rappeler qu’aucune communauté politique ne se grandit en perfectionnant les techniques de disparition de l’autre. Qui exporte ses indésirables finit toujours par importer les catégories qui ont, historiquement, déjà conduit l’Europe à sa propre perte.
Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi






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