
L’avenir des ILI…

Jamais les associations n’ont été aussi sollicitées. Dans toute la Wallonie, les Initiatives Locales d’Intégration (ILI) accompagnent quotidiennement des milliers de personnes étrangères. Elles organisent des formations, des permanences sociales, des ateliers citoyens, des activités interculturelles, des projets d’insertion socioprofessionnelle ou encore des actions de lutte contre les discriminations. Leur rôle est reconnu, leur expertise recherchée et leur présence considérée comme indispensable. Pourtant, derrière cette reconnaissance apparente, une autre réalité se dessine.
En effet, les ILI sont nées de la conviction que l’intégration ne pouvait être réduite à une simple question administrative. Elle supposait de créer des espaces de rencontre, de favoriser la participation citoyenne, de renforcer l’autonomie des personnes et de construire des ponts entre les populations. Les ILI étaient alors perçues comme des acteurs de transformation sociale autant que comme des structures d’accompagnement.
Or, aujourd’hui, sur le terrain, les associations consacrent une part croissante de leur énergie à répondre à des exigences administratives toujours plus nombreuses. Les financements sont régulièrement conditionnés à des objectifs précis, à des indicateurs de résultats, à des évaluations quantitatives et à des procédures de justification détaillées. Il ne suffit plus d’agir. Il faut démontrer, mesurer, documenter et encoder.
Cette évolution n’est pas propre au secteur de l’intégration. Elle traverse l’ensemble du monde associatif. Mais elle prend une dimension particulière dans les ILI, dont le travail repose largement sur la création de liens sociaux, la confiance, l’émancipation et la participation citoyenne : autant d’éléments difficilement réductibles à des chiffres.
Comment mesurer la confiance retrouvée d’une personne isolée ? Comment quantifier la participation citoyenne d’une femme qui, après des années de repli, ose enfin prendre la parole dans l’espace public ? Comment traduire dans un tableau Excel le travail patient qui permet à des habitants d’origines diverses de se rencontrer et de déconstruire leurs préjugés ?
Le risque est de voir ce qui est facilement mesurable prendre le dessus sur ce qui est réellement important.
À cette pression administrative s’ajoute la multiplication des logiques de projets. Les associations sont invitées à innover, à développer de nouvelles actions et à répondre à des appels spécifiques. Cette dynamique peut être stimulante. Elle favorise parfois l’expérimentation et l’émergence d’initiatives originales.
Mais elle produit également des effets moins visibles. Les équipes vivent dans une forme d’incertitude permanente. Les partenariats se construisent dans un contexte de concurrence pour l’accès aux mêmes ressources. La continuité des actions devient plus difficile à garantir alors même que les publics accompagnés ont souvent besoin d’un soutien inscrit dans la durée.
Dans le même temps, les discours institutionnels valorisent de plus en plus la participation. Ces objectifs sont légitimes et largement partagés. Or, les associations sont invitées à renforcer le pouvoir d’agir des personnes tout en disposant de marges de manœuvre de plus en plus limitées.
Cette contradiction est particulièrement visible dans les politiques d’intégration où les personnes sont encouragées à devenir actrices de leur parcours, mais celui-ci reste souvent balisé par des cadres administratifs rigides. Les ILI sont invitées à développer des projets participatifs tout en consacrant une part croissante de leurs ressources à la gestion administrative de ces mêmes projets.
La question qui se pose aujourd’hui aux ILI dépasse donc largement celle des moyens financiers. Sont-elles chargées de mettre en œuvre des politiques définies ailleurs ? Ou ont-elles également pour mission de faire remonter les réalités du terrain, d’alerter sur les obstacles rencontrés par les publics qu’elles accompagnent et de contribuer au débat sur les conditions de l’intégration ?
Car les ILI occupent une position singulière. Elles sont souvent les premières à percevoir les effets concrets des décisions politiques. Elles observent les difficultés d’accès au logement, à l’emploi, à la formation ou aux droits. Elles voient émerger des besoins nouveaux avant même qu’ils ne soient identifiés. Cette connaissance du terrain constitue une richesse collective. Encore faut-il que les conditions existent pour qu’elle puisse être exprimée, partagée et entendue.
L’avenir des politiques d’intégration dépendra sans doute de notre capacité à préserver cette fonction essentielle du monde associatif. Une association ne se réduit pas à un prestataire de services. Elle est aussi un espace de citoyenneté, un lieu d’expérimentation démocratique et un acteur capable d’interroger les politiques publiques à partir des expériences vécues.
C’est dans cet équilibre fragile entre accompagnement, participation et capacité critique que se joue aujourd’hui une part importante de l’avenir des Initiatives Locales d’Intégration.
Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi






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