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SAUDADE #89 : Allemagne : Quand l’extrême droite déplace les frontières

En septembre, l’Europe regarde une nouvelle fois vers ses frontières. En Allemagne, l’AfD espère transformer sa progression électorale en conquête du pouvoir régional.

Le 6 septembre 2026, les électeurs de Saxe-Anhalt se rendent aux urnes. Une élection régionale. Pourtant ce qui se joue en Allemagne nous concerne bien au-delà des frontières.

L’AfD pourrait devenir la première force politique de ce Land et, pour la première fois dans l’Allemagne d’après-guerre, se retrouver en position de gouverner un territoire.

L’Allemagne avait pourtant construit une frontière politique claire autour de l’extrême droite : la Brandmauer, ce « mur coupe-feu » qui devait empêcher toute alliance avec l’extrême droite. Mais les murs ne sont jamais éternels. Ils finissent par déplacer la frontière qu’ils étaient censés défendre.

Ce qui m’interpelle aujourd’hui n’est donc pas seulement la progression électorale de l’AfD. C’est ce qui la rend possible.

J’écoutais hier Sylvain Bourmeau qui nous invitait précisément à regarder ailleurs : pas uniquement ceux qui se revendiquent de l’extrême droite mais aussi les mécanismes ordinaires par lesquels ces idées s’installent dans le débat public. Une idée autrefois impensable devient une opinion. Une opinion devient légitime. Une revendication devient une politique possible. Et, un jour, nous nous étonnons de la retrouver dans les urnes.

Le pouvoir circule dans les mots, les normes, les catégories avec lesquelles nous décrivons le monde. « Le migrant ».  « Le bon intégrable ». « Celui qui profite ».

Ces mots ne sont jamais neutres. Ils tracent des frontières.  Et lorsque nous entendons répéter qu’il faut « reprendre le contrôle », « se protéger», « expulser », sans interroger ce que ces formules produisent, nous contribuons à rendre l’imaginaire de l’extrême droite plus familier.

La normalisation de l’extrême droite n’arrive pas toujours avec fracas. Elle avance à petits pas. Au café citoyen de ce 2 septembre à Châtelineau, nous avons mis en perspective le lien entre le bruit des bottes et le silence des pantoufles. La frontière se déplace alors sans que personne ne décide de la déplacer.

Au CRI Charleroi, nous rencontrons chaque jour des femmes et des hommes qui apprennent le français, cherchent un emploi, accompagnent leurs enfants à l’école.

Accompagner une personne, ce n’est pas seulement remplir un formulaire. C’est parfois lui permettre de retrouver une voix, une autonomie, une place. Apprendre le français, ce n’est pas seulement apprendre une langue : c’est pouvoir comprendre, répondre, contester, participer.

L’Allemagne nous rappelle que la société ne commence pas à vaciller uniquement lorsque l’extrême droite entre au gouvernement. Elle vacille aussi lorsque ces catégories deviennent ordinaires. Lorsque ces mots deviennent familiers. Lorsque ces frontières deviennent naturelles.

Le véritable « cordon » n’est pas seulement celui que les partis construisent entre eux. Il se trouve aussi dans notre capacité collective à ne pas laisser d’autres décider à notre place des mots que nous employons.

Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi

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