
Choc des civilisations ?
À chaque conflit international, à chaque crispation identitaire, à chaque attentat, la formule du « choc des civilisations » est devenue un lieu commun. Les conservateurs y voient une incompatibilité des cultures. Les nationalistes l’utilisent pour légitimer le repli identitaire. D’autres l’utilisent pour justifier leur logique impérialiste ou assimilationniste.
Toutefois, ne faudrait-il pas y lire l’analyste inquiet d’un universalisme occidental devenu incapable de penser sa propre particularité historique. Son intuition fondamentale est dérangeante. L’Occident confond ses valeurs avec l’horizon naturel de l’humanité entière.
Dans cette perspective, c’est le messianisme libéral qui est interrogé. En effet, les peuples ne se mobilisent pas autour d’intérêts économiques abstraits mais autour d’imaginaires historiques, religieux, linguistiques et culturels. Le monde ne se pacifie pas par simple diffusion des normes occidentales. Or l’universel porte toujours la marque d’un rapport de pouvoir. Lorsque l’Occident prétend parler au nom de l’humanité entière, il invisibilise les conditions historiques de production de ses propres normes.
Chacun conforte ses certitudes. Les identitaires retiennent l’idée de frontières civilisationnelles étanches. Les interventionnistes justifient leurs ingérences. D’autres parlent d’essentialisation culturelle ou de modélisation du monde selon ses propres catégories.
L’Irak, l’Afghanistan, la Libye illustrent rétrospectivement que l’ignorance des pluralités historiques produit mécaniquement des conflits.
Le dialogue entre les civilisations ne peut être pensé comme simple tolérance paternaliste accordée depuis un centre culturel dominant. Il suppose une déconstruction de l’idée même de supériorité civilisationnelle. Il oblige à reconnaître que les sociétés démocratiques sont elles-mêmes traversées par des pluralités irréductibles.
La démocratie réelle ne se réduit pas à des institutions abstraites. La démocratie réelle se construit dans les pratiques de reconnaissance, dans les conflits sociaux, dans les formes de solidarité concrètes et dans la capacité à produire du commun. Le véritable enjeu n’est donc pas de nier les différences civilisationnelles, mais d’empêcher leur transformation en frontières politiques absolues.
Le dialogue entre les civilisations commence peut-être par une exigence de renoncer à parler à la place de l’universel.
Le contexte européen marqué par la polarisation identitaire, la montée des nationalismes et les fractures postcoloniales nous invite à défendre une conception exigeante du pluralisme démocratique. Non pas l’illusion d’un monde homogène, mais l’organisation politique d’une coexistence conflictuelle, consciente de ses limites, de ses héritages et de ses rapports de domination. Le danger n’est pas l’existence des civilisations. Le danger commence lorsqu’une civilisation se croit investie du droit d’incarner à elle seule l’humanité.
Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi





![📸 [PHOTOS] Fête de l’Amitié à Farciennes](https://www.cricharleroi.be/wp-content/uploads/2026/06/Fete-amitie_Farciennes_2026-05-31_-5-_BIS-90x75.jpg)
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.