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SAUDADE #83 : Nelson Mandela ou la politique de l’inachevé

Nelson Mandela ou la politique de l’inachevé

Il existe une manière commode de célébrer Nelson Mandela et qui consiste à le réduire à une icône. L’icône rassure. Elle neutralise. Elle permet à nos sociétés de se contempler dans le miroir d’une réconciliation dont elles ne paient plus le prix. Mandela devient alors un dispositif de légitimation.  Son image symbolise la justice alors même que les structures de domination continuent de produire leurs effets.

Or, c’est précisément contre cette muséification qu’il faut penser Mandela.

Car son geste politique ne consiste pas à substituer une souveraineté à une autre. Il déplace la question même du pouvoir. L’apartheid n’est pas seulement un régime juridique de ségrégation.

L’apartheid est une technologie de contrôle des corps, des espaces et des subjectivités. Il assigne chacun à une place, naturalise les hiérarchies, transforme la couleur de peau en destin administratif. L’oppression n’est pas seulement exercée par l’État.  La violence circule dans les discours, les écoles, les villes, jusque dans les pensées.

Mandela comprend que la destruction d’un tel régime ne peut se limiter à une conquête institutionnelle. Elle implique une reconfiguration du langage politique lui-même. La démocratie n’est pas l’effacement du conflit.  La démocratie est l’invention d’un espace où le conflit cesse d’être l’expression d’une domination raciale irréversible.

C’est pourquoi son refus de la vengeance demeure profondément mal compris. On y voit souvent une morale de la générosité. C’est une erreur. La réconciliation n’est pas une vertu individuelle et privée. La réconciliation constitue une stratégie de désactivation des mécanismes qui reproduisent indéfiniment la violence. Refuser la répétition n’est pas oublier. C’est empêcher que le passé continue d’organiser le présent selon les catégories qu’il a lui-même fabriquées.

Toute mémoire est pourtant ambiguë. Elle peut devenir émancipatrice comme elle peut servir de police symbolique. Les États aiment les héros parce qu’ils ferment les récits. Mandela est célébré précisément lorsque son héritage cesse d’interroger les inégalités, la persistance des privilèges ou les nouvelles formes de ségrégation spatiale.

L’image de Mandela telle une icône qui désinhibe la radicalité de son message.  Cette récupération révèle un paradoxe.  En effet, nos sociétés savent intégrer leurs anciens adversaires dès lors que ceux-ci ne menacent plus l’ordre établi. Le révolutionnaire devient patrimoine. L’événement devient commémoration et se transforme en décor consensuel.

Il faut donc restituer à Mandela son caractère profondément authentique qui ouvre une possibilité dont personne ne maîtrise entièrement les effets.  La véritable fidélité à Mandela consiste à poursuivre la critique des dispositifs qui fabriquent encore aujourd’hui des inégalités. Les frontières migratoires, les discriminations raciales et es héritages coloniaux ne sont pas des survivances du passé.  Ces éléments structurent les formes contemporaines d’une gouvernementalité qui continue de distribuer les droits, les mobilités et les vulnérabilités selon des lignes de partage anciennes.

Mandela ne nous lègue pas une réponse. Il nous lègue l’exigence de ne jamais confondre la pacification des mémoires avec la disparition des rapports de pouvoir. Car une démocratie n’est véritablement démocratique que lorsqu’elle accepte de demeurer inachevée et ouverte à la contestation de ses propres évidences.

Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi

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