
En préalable de France-Espagne : Qui a le pouvoir de dire ?
« Ceci n’est pas… un texte sur le football »
Juillet 2026. C’est la deuxième fois que je le dis en une semaine mais j’avais pourtant dit que je ne parlerais pas de football. Mais après tout, « ceci n’est pas… un texte sur le football ».
Lorsque l’ancien Premier ministre espagnol Mariano Rajoy affirme que l’équipe de France « ne compte aucun joueur français », il réactive une vieille technologie politique qui consiste à faire de l’identité nationale une frontière corporelle où le regard prétend décider de l’appartenance.
Cette phrase mérite d’être prise au sérieux précisément parce qu’elle n’est pas une simple provocation. Le racisme contemporain opère par le registre des affects et du malaise. Les émotions circulent. Les émotions fabriquent des communautés d’appartenance et de rejet.
En déclarant qu’il n’y aurait « aucun Français » dans l’équipe de France, Rajoy ne décrit pas une réalité. Il trace une frontière. Il tente de redéfinir la nation comme un patrimoine ethnique plutôt que comme une construction politique. Il transforme une sélection nationale en scène de vérification raciale.
Le racisme contemporain ne disparaît pas avec la biologie. Le racisme se recompose autour de la culture, de l’origine, de la supposée incompatibilité des modes de vie. Aujourd’hui, la couleur de peau devient le raccourci de la suspicion d’une nationalité inachevée, toujours conditionnelle.
Le football constitue un révélateur privilégié de cette contradiction. Les victoires rendent momentanément invisibles les frontières. Les défaites les réactivent ces frontières. Les mêmes joueurs passent du statut de héros nationaux à celui d’étrangers détestables. Leur citoyenneté devient réversible.
Les États produisent des catégories et hiérarchisent les existences. Mais le plus préoccupant est peut-être ailleurs. Ce type de discours ne cherche plus réellement à convaincre. Il vise à rendre dicible ce qui ne l’était plus. Il banalise une grammaire de l’exclusion. Le racisme transforme certains citoyens en étrangers de l’intérieur. Ils possèdent les papiers, parlent la langue, portent le maillot national, mais leur appartenance demeure sans cesse interrogée.
Face à cette logique, les réactions sont significatives et visent à rappeler qu’une nation ne se mesure ni à la couleur de peau ni au patronyme. Le débat dépasse largement le football. Cette affaire résonne bien au-delà des stades. Car les mécanismes sont identiques. Chaque jour, dans nos villes, des personnes se voient demander d’où elles viennent « vraiment ». Chaque jour, des personnes sont renvoyés à une origine supposée plus authentique que leur citoyenneté. Chaque jour, le regard social prétend savoir mieux que le droit qui appartient à la communauté politique.
Une société ne s’affaiblit pas parce qu’elle est traversée par des histoires multiples. Une société s’appauvrit lorsqu’elle cherche à réduire les choses à une seule définition légitime de l’appartenance.
Les propos de Mariano Rajoy ne sont donc pas seulement offensants. Ils rappellent combien la citoyenneté reste un espace disputé. Ils montrent que le racisme contemporain fonctionne comme un contrôle, une police du visible.
Pour nous, au CRI Charleroi, le véritable enjeu est de défendre une conception où l’appartenance ne relève ni du regard, ni du sang, ni de la nostalgie identitaire, mais d’un projet politique partagé.
Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi






Vous devez être connecté pour poster un commentaire.