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SAUDADE #81 : Belgique 4 – Trump 1

Je m’étais dit que je n’écrirais plus sur le football. Pas même cette nuit. Pourtant, pendant quelques heures, un pays a semblé retrouver une expérience commune qui ne soit pas réduite à un match.

On répète souvent qu’il faut laisser le sport « en dehors de la politique ». C’est précisément l’inverse. Le football est politique, non parce que des chefs d’État descendent dans les vestiaires ou parce que des fédérations négocient avec les gouvernements. Le football est politique parce qu’il produit des manières d’être ensemble. Parce qu’il fabrique des affects et des récits. Parce qu’il façonne des imaginaires. Le pouvoir distribue les places et les rôles. Il nous apprend ce qu’il faut huer ou applaudir.  Le football participe évidemment à cette fabrication. Les grandes compétitions sont devenues des théâtres où les États, les multinationales et les dirigeants viennent chercher une part de leur légitimité symbolique. Les images circulent, les émotions aussi.

Le spectacle ne cache pas le pouvoir. C’est pourquoi la séquence entre Donald Trump et Gianni Infantino m’intéresse moins pour ce qu’elle dit du football que pour ce qu’elle dit du pouvoir.  D’un pouvoir qui finit par ne plus rencontrer que sa propre image. La subordination d’Infantino n’est pas seulement une faiblesse morale. C’est un dispositif. Elle dispense le pouvoir de toute confrontation avec le réel. Plus les intermédiaires anticipent le désir du chef, moins celui-ci a besoin de parler. Plus chacun cherche à lui plaire, moins quelqu’un peut encore lui dire qu’il se trompe.

Donald Trump ne gouverne plus le monde. Il gouverne la représentation qu’il s’en fait. C’est probablement le piège dans lequel il s’enferme peu à peu avec ceux qui vivent de son approbation.

Mais il existe une autre lecture politique du football. Elle est infiniment moins visible. En Belgique, des personnes jouent chaque semaine, de nombreux clubs maillent le territoire. Derrière chacun d’eux, il y a des entraîneurs bénévoles, des arbitres, des parents qui tracent les lignes du terrain avant le match, ouvrent la buvette ou réparent une douche qui fuit. On parle volontiers de bénévolat comme d’une pratique individuelle. J’y vois plutôt une pratique du lien social.

Car ces femmes et ces hommes ne font pas seulement fonctionner un club. Ils fabriquent un espace où des personnes d’origines, de langues, de générations et de trajectoires différentes apprennent à coexister autour de règles communes. Cela ne supprime ni les conflits ni les discriminations. Mais cela oblige à les travailler.

C’est là que celles et ceux qui arrivent développent une capacité collective à construire des institutions où chacun trouve progressivement sa place sans avoir à renoncer à ce qu’il est.

Accompagner c’est aussi renforcer tous ces lieux où se construit, concrètement, une société interculturelle : les associations, les écoles, les maisons de quartier… et aussi les clubs sportifs. Parce que la politique d’accueil se fabrique aussi dans des pratiques ordinaires, des responsabilités partagées, des rencontres répétées et des projets communs.

Sous le football marchandisé persiste ainsi un autre football. Celui des terrains communaux, des vestiaires mal chauffés, des éducateurs, des bénévoles qui accueillent un nouvel arrivant sans lui demander d’où il vient avant de lui demander à quel poste il préfère jouer.  Ce football-là rappelle que le commun se construit. Il s’entretient. Il répare. Il suppose des règles, du conflit, de la reconnaissance et du temps. C’est peut-être cela que les klaxons de cette nuit célébraient sans le savoir. Pas seulement une victoire.  Mais la possibilité de faire société.

Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi

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