News

SAUDADE #73 : Ceci n’est pas la fête du travail…

La scène du 1er mai…

Le 1er mai est une scène.  Chaque année, les mêmes gestes semblent revenir : les drapeaux, les roll-ups, les cortèges, les tenues, les discours. La gauche qui tente de nommer ce qui manque encore à la justice sociale.  La droite qui prône les vertus du travail. On pourrait croire à une répétition, presque à un rituel figé. Mais l’histoire n’est jamais une simple reprise. Elle est une manière de faire revenir les fantômes pour mieux interroger le présent.

Le 1er mai est un fantôme actif.  Il ne commence pas dans les rues mais dans le tumulte industriel du XIXe siècle, quand le temps de travail était une matière brute, sans limite, livrée à l’appétit du capital. La revendication des huit heures était une bataille pour le temps. Qui possède nos heures ? Qui décide de nos vies ?

Il y a là cette compréhension que le pouvoir ne s’exerce pas seulement sur les corps, mais sur les rythmes, les cadences, les respirations. Gouverner, c’est organiser les temporalités, discipliner les existences, rendre les vies productives. Le travail est une activité économique et un dispositif politique.

Le 1er mai vient précisément fissurer l’ordre ordinaire des choses. Il rappelle que travailler n’est pas un destin naturel mais une construction historique, et donc transformable. Il introduit dans le calendrier une forme de désobéissance symbolique.

Le travail n’est jamais une abstraction. Il a un visage, une fatigue, une odeur, parfois une blessure. Ici, le mot « ouvrier » n’appartient pas au musée des nostalgies ; il demeure une question vive, même quand les usines ferment et que les plateformes numériques prétendent avoir remplacé les ateliers.

Car le 1er mai ne peut pas seulement célébrer les conquêtes passées.  Le 1er mai doit apprendre à reconnaître les nouvelles formes de précarité.

Le livreur à vélo, l’enseignant, les travailleurs en contrat fragmenté, la travailleuse invisible du care : tous disent que la question sociale n’a pas disparu. Elle a changé de costume.

Peut-être faut-il alors déplacer légèrement notre regard.  Penser le travail comme emploi et comme condition de reconnaissance.  Certaines vies sont plus facilement considérées comme dignes d’être protégées ou défendues. De la même manière, certains travaux sont visibles, valorisés, rémunérés.  D’autres restent dans l’ombre.  Les ALE à six euros de l’heure.

Le 1er mai devient alors une politique de la visibilité où il s’agit de rendre perceptible ce qui soutient silencieusement le monde.  Ainsi, le 1er mai répète un passé glorieux parce qu’il continue de poser et d’interroger la question sociale.

Dès lors, les clochettes du muguet ont quelque chose d’étrangement politique. Elles disent la fragilité… De la saison qui revient… De la promesse ténue. Les clochettes du muguet rappellent que l’espérance n’est jamais un grand récit triomphant comme on tend parfois à le célébrer ou à l’instrumentaliser mais le 1er mai est cette espérance d’une persistance discrète.

Le 1er mai n’est pas la fête du travail. C’est la fête de l’inachèvement. A ce moment où l’on admet que l’égalité reste à faire, que la dignité ne se distribue pas spontanément et naturellement.  Et qu’il faut sans cesse réinventer les formes du commun.  En cela, le 1er mai n’est pas derrière nous.  Il est devant nous… dans nos perspectives de justice sociale.

Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi

Nos prochains événements

Cofinancé par :

Logos RW & Europe