
Il fallait une certaine audace bureaucratique « crasse » pour imaginer qu’un enfant auquel on annonce son expulsion avait avant tout besoin… d’un cahier illustré.
Des crayons. Des valises souriantes. Des avions rassurants. Des accompagnateurs bienveillants. Des promesses de nouveaux camarades, d’une nouvelle école, de nouveaux bonbons.
Comme si la violence administrative disparaissait derrière une palette de couleurs pastel.
Le livret publié par Frontex, Mon guide sur le retour – Version destinée aux enfants, constitue moins un document d’information qu’un symptôme politique. Il révèle une mutation profonde de la gouvernementalité européenne. Il ne s’agit plus d’exercer son pouvoir sur les corps, mais d’administrer les affects, d’anticiper les émotions, de neutraliser la peur avant même qu’elle ne puisse être formulée.
La frontière ne se contente plus de contrôler. Elle raconte une histoire. Une histoire où l’expulsion devient un voyage. Où la contrainte devient une aventure. Où l’éloignement devient une expérience éducative. Où la dépossession est transformée en récit de développement personnel.
Nous ne sommes pas devant une simple communication institutionnelle maladroite. Nous sommes devant une entreprise de production du consentement.
Ce que ce livret cherche à fabriquer, ce n’est pas la compréhension de l’enfant. C’est son acceptabilité. Car le vocabulaire lui-même mérite d’être interrogé. Le mot « retour » est une prouesse idéologique. Il suppose qu’il existe toujours un lieu auquel revenir.
Or beaucoup d’enfants concernés n’ont jamais vécu dans le pays vers lequel ils sont renvoyés. D’autres y ont laissé la guerre, la persécution ou l’effondrement de toute possibilité d’avenir.
Le langage administratif fabrique ainsi une fiction géographique destinée à rendre acceptable une décision politique. Le pouvoir rebaptise, renomme, les choses. L’enfant devient alors l’objet d’une étrange opération symbolique. Il n’est pas sujet de droits. L’enfant devient un usager de la procédure, un destinataire de communication, un public cible, une variable comportementale.
Il faut réduire son anxiété. Fluidifier son départ. Optimiser son adhésion. Il faut rendre l’expulsion émotionnellement soutenable.
Le problème n’est donc pas que le livret soit coloré. Le problème est qu’il substitue une esthétique de la douceur à une éthique de la vérité. Car un enfant est parfaitement capable d’entendre une parole si elle est juste. Il peut comprendre que des adultes prennent une décision qu’il ne partage pas. Il peut poser des questions. Exprimer sa colère. Dire son injustice. Pleurer. Refuser.
Ce qu’il ne mérite jamais, en revanche, c’est qu’on maquille la violence en conte illustré.
La Convention internationale relative aux droits de l’enfant reconnaît aux enfants un droit à l’information adaptée à leur âge, mais aussi le droit d’être entendus, de voir leur intérêt supérieur pris en considération et d’être traités comme des sujets de droit.
Aucun de ces droits ne consiste à être doucement accompagné vers l’acceptation d’une décision déjà verrouillée.
La question fondamentale n’est donc pas d’expliquer l’expulsion à un enfant ?
Et si cette question révolte, c’est parce qu’elle détourne le regard d’un enfant lorsqu’elle organise son éloignement. Mais aussi parce que la réalité de cet outil pseudo-pédagogique révèle la violence inacceptable de nos institutions.
Les régimes autoritaires imposent le silence. Nos sociétés démocratiques perfectionnent désormais les dispositifs de communication. La violence se drape de couleurs pastelles. Elle devient design, illustrée, narrée.
L’Europe des droits cède la place à une Europe de « l’expérience utilisateur ». Une Europe où l’on ne promeut pas les droits des individus mais où on cherche à améliorer une interface. Voilà pourquoi ce livret nous parle de notre époque. Une époque où l’administration ne cherche plus seulement à gouverner les populations mais à gouverner les imaginaires.
Fabrice CIACCIA, directeur du CRI Charleroi






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