
Entre « éthique de la déviance et politique du care »
Retour sur notre cinéclub et la diffusion du Film « Hors normes » de Nakache & Toledano, 2019…
Il y a dans ce film quelque chose qui échappe. Comme si le film cherchait à se tenir à distance des cadres qu’il met en scène pour mieux en éprouver les limites.
Ici, les réalisateurs dressent un dispositif d’observation où la norme se révèle une construction fragile, constamment fissurée par les pratiques de terrain.
Le film s’ouvre sur une série de situations de crise, presque documentaires, qui posent d’emblée le cadre : celui d’institutions saturées, d’un État social débordé, et d’individus que les catégories administratives peinent à contenir.
Mais plutôt que de dramatiser cette inadéquation, Hors normes la travaille, l’explore. Il ne s’agit pas tant de dénoncer une défaillance que de cartographier les formes d’inventivité qui émergent. À cet égard, la norme n’y est jamais donnée comme un cadre répressif, mais comme un réseau de forces qui produit à la fois des exclusions et des possibles.
Bruno et Malik, figures centrales mais jamais héroïsées, incarnent une éthique du « faire avec » qui relève davantage du soin que de la gestion. Leur action s’inscrit dans une zone grise, à la lisière du légal et de l’illégitime, où l’efficacité ne se mesure pas à la conformité des procédures mais à la persistance des relations. Et ceci constitue la vision politique du film.
Ce que montre Hors normes, ce n’est pas seulement l’exclusion des corps atypiques, mais la manière dont ces corps reconfigurent l’espace social. Les jeunes autistes du film ne sont jamais réduits à des objets de soin. Ils forcent les éducateurs à inventer, à déplacer leurs pratiques, à désapprendre les protocoles. En ce sens, le film opère un renversement où la norme apparaît comme ce qui doit sans cesse s’ajuster à ce qu’elle prétend encadrer.
La mise en scène est sobre et participe de cette logique. Caméra à l’épaule, montage nerveux, refus de l’esthétisation. Les réalisateurs adoptent une forme qui semble se tenir au plus près du réel, mais qui, en réalité, construit le « regard ». Il ne s’agit pas de « montrer » l’autisme, mais de rendre sensible l’impossibilité de le saisir pleinement. Chaque plan devient alors une tentative, toujours incomplète, de capter des gestes, des rythmes, des intensités qui débordent la représentation.
Dans le contexte des cinéclubs du CRI Charleroi, la projection de Hors normes prend une résonance particulière. Elle invite à penser les marges non comme des espaces périphériques, mais comme des lieux de production de savoirs et de pratiques. Le film agit ainsi comme un révélateur. Le film met en lumière les tensions entre institution et initiative, entre norme et exception, tout en refusant de trancher.
Peut-être est-ce là, finalement, la force de « Hors normes » : ne pas proposer de solution, mais ouvrir un champ des possibles. Et c’est notamment cela qui nous inspire au CRI Charleroi.
Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi






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