Rapatrier les uns, expulser les autres : deux visages d’une même frontière

Récemment, les autorités ont intensifié les politiques de retour forcé des étrangers en séjour irrégulier. La mécanique administrative est désormais bien rodée. Lorsqu’une personne ne se conforme pas à un ordre de quitter le territoire, l’État peut organiser son éloignement. Cela peut également passer par un transfert dans un centre fermé, avant l’expulsion. Dans le même temps, la politique d’asile s’est durcie. Les autorités cherchent notamment à limiter l’accès à l’accueil pour les demandeurs ayant déjà obtenu une protection dans un autre pays européen.
Les organisations de défense des droits humains alertent régulièrement sur les risques que ces politiques font peser sur certaines personnes, notamment lorsqu’elles sont renvoyées vers des pays où leur sécurité pourrait être menacée.
Les chiffres témoignent d’une intensification d’une logique ancienne de gestion administrative des mobilités humaines par la contrainte. Mais ils prennent une résonance particulière lorsqu’on les met en regard des récents rapatriements.
En effet, ces derniers jours, face aux tensions et aux risques militaires au Moyen-Orient, la Belgique a mis en place un dispositif destiné à sécuriser ses ressortissants présents dans la région. Environ 26 000 Belges y séjournent, dont plusieurs milliers de touristes. Le plan prévoit leur évacuation vers des zones plus sûres (par exemple l’Égypte) avant un retour en Belgique par des vols commerciaux. Le but affiché est de protéger les citoyens et les mettre à l’abri du danger.
Pourtant, les réactions de certains voyageurs sur les réseaux sociaux ont suscité la polémique. Quelques-uns se sont indignés de devoir parcourir plusieurs heures de bus, de devoir prévoir de quoi boire ou manger pendant le trajet, ou encore de devoir participer aux frais du retour. Outre le fait que ces protestations ont été jugées indécentes par certains, au regard du contexte de guerre et des populations qui, elles, subissent directement les bombardements : Ces réalités posent d’autres questions !
La juxtaposition de ces deux réalités – expulsions forcées d’un côté, rapatriements de l’autre – révèle une asymétrie profonde dans la manière dont les États pensent les mobilités humaines.
Cette dissymétrie illustre les techniques par lesquelles les États gèrent les populations. Dans cette perspective, l’expulsion et le rapatriement relèvent d’un même dispositif qui consiste à organiser qui peut circuler, qui doit partir et qui mérite d’être protégé.
L’hospitalité est, ici, conditionnelle et suppose toujours une frontière. Il s’agit d’accueillir certains, refuser ou expulser d’autres. Le même territoire qui mobilise des moyens diplomatiques et logistiques pour sécuriser ses nationaux peut, dans le même temps, mobiliser la police et l’administration pour éloigner ceux qui n’ont pas le bon statut juridique.
La différence ne tient pas seulement à la nationalité. Elle tient à cette frontière intérieure, cet espace juridique où certaines vies deviennent précaires, suspendues entre inclusion et exclusion. Les centres fermés, comme les procédures d’éloignement, incarnent cette zone grise où l’on peut être présent sans être reconnu.
En somme, deux mots circulent dans l’espace public pour décrire deux mouvements opposés : rapatrier et expulser. Le premier évoque la protection, la solidarité nationale, le devoir de secours. Le second renvoie à la contrainte, à la sécurité et au contrôle.
Pourtant, dans les deux cas, il s’agit de la gestion politique des corps en mouvement.
La question n’est donc pas seulement celle de la décence de certains touristes protestant contre un trajet en bus. Elle est plus large. Elle concerne la manière dont nos sociétés hiérarchisent les mobilités humaines, distribuent les droits de circuler et décident, au fond, qui mérite d’être ramené chez lui et qui doit être renvoyé ailleurs.
Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi

![[PHOTOS] Femmes de mars : 2026-03-08](https://www.cricharleroi.be/wp-content/uploads/2026/03/Femmes-mars-2026-03-08_bis_-2-2-90x75.jpg)




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