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SAUDADE #65 : Femmes de mars

Tu travailles quand la ville dort. Tu nettoies ce que nous salissons, ranges ce que nous abandonnons, répares silencieusement le désordre ordinaire du monde.

Toi, vous, elles…  Nous ne te voyons pas. Nous ne les voyons pas.  Nous avons appris à ne pas les voir.

La société contemporaine repose sur un paradoxe. Le pouvoir ne fonctionne pas seulement par exclusion, mais par invisibilisation. Ce qui organise l’ordre social n’est pas uniquement ce qui est interdit, mais ce qui devient impensable, ce qui disparaît du champ du regard légitime.

Les femmes migrantes appartiennent à cet angle mort. Elles sont là. Partout mais nous ne les voyons pas. Dans les couloirs d’hôpitaux après minuit. Dans les cuisines industrielles avant l’aube.
Dans les maisons qu’elles entretiennent sans jamais pouvoir s’y reposer.

INVISIBLES. Le racisme contemporain ne s’énonce pas toujours frontalement. Il se déploie dans une distribution inégale de la visibilité et de la reconnaissance. Certaines existences sont surexposées. D’autres sont maintenues dans une zone grise : indispensables mais inaudibles, invisibles.

Le corps racisé est assigné à une fonction avant d’être reconnu comme sujet. Les femmes migrantes sont réduites à leurs bras, à leur endurance, à leur disponibilité. Leur humanité devient secondaire face à leur utilité.

On ne saurait se passer de leurs bras, mais on préfère ne pas les voir. Car voir obligerait à reconnaître.

Reconnaître les hiérarchies héritées du colonialisme.
Reconnaître que l’égalité proclamée ne coïncide pas avec l’égalité vécue.
Reconnaître que le féminisme lui-même ne peut être universel s’il ignore celles qui travaillent dans ses marges.

L’identité est traversée par des rapports de pouvoir multiples. Être femme, être migrante, être travailleuse précaire… Ces dimensions ne s’additionnent pas, elles se croisent et produisent une vulnérabilité spécifique. Ce que les théories intersectionnelles nomment une position située.

Ces femmes vivent dans les interstices du temps social. Elles agissent dans les failles des horaires.
S’engouffrent dans les temps de pause. Hantent les nuits des usines et les matins invisibles des villes propres.

INVISIBLES. La société décide qui mérite d’être vu, entendu, célébré et qui doit rester en arrière-plan pour conforter le récit dominant.

Rendre visibles ces travailleuses ne signifie pas seulement les montrer. Cela exige de déplacer le regard, de transformer les structures mêmes qui produisent leur effacement.

Voir vraiment, ce serait reconnaître que leur travail soutient l’économie entière.
Voir vraiment, ce serait admettre que la lutte contre le racisme passe aussi par la reconnaissance du travail invisible.
Voir vraiment, ce serait comprendre que l’émancipation des femmes ne peut exister sans celles que l’on relègue aux marges. Car elles ne sont pas absentes. Elles tiennent debout des mondes entiers.

La justice commence par apprendre à regarder là où nous avions appris à détourner les yeux.

INVISIBLES, jusqu’à ce que nous décidions ensemble, collectivement, qu’elles ne le soient plus.

Fabrice, directeur du CRI Charleroi

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