
Le permis est désormais octroyé. Conditionné, certes. Mais accordé. Après le refus initial du fonctionnaire délégué, le ministre wallon de l’Aménagement du territoire a tranché en faveur de la Régie fédérale des Bâtiments : le centre fermé de Jumet pourra voir le jour. À Charleroi, sur plus de deux hectares, un complexe de détention administrative de près de 200 places, ceinturé de doubles clôtures de quatre mètres, s’apprête à sortir de terre.
Au nom de la « gestion », de l’ « efficacité », de la « crédibilité » de la politique migratoire, il faudrait saluer un projet techniquement conforme, juridiquement balisé, financièrement assumé. Pourtant, à y regarder de plus près, ce feu vert politique marque surtout un recul démocratique et une faillite morale.
Car ne nous y trompons pas : le centre fermé de Jumet n’est pas un simple dossier d’urbanisme. Il est un acte politique lourd de sens. Il incarne une vision du monde où l’enfermement devient une réponse banale à la migration, où l’irrégularité administrative suffit à priver une personne de liberté, sans jugement pénal, sans condamnation, sans perspective.
La détention administrative est une punition sans crime. Une sanction qui ne dit pas son nom. On y enferme des hommes, des femmes, parfois des familles, non pour ce qu’ils ont fait, mais parce qu’aux yeux de l’administration ces personnes sont « privées de droit de séjour ». Derrière cette formule aseptisée se cache une violence réelle.
À Jumet, on nous parle de mesures acoustiques, d’accessibilité PMR, de prescriptions techniques respectées. Comme si l’ajout de normes pouvait rendre acceptable ce qui, par essence, ne l’est pas. Aucun aménagement ne peut humaniser un lieu fondé sur la négation de la liberté. Un centre fermé « digne » est une contradiction dans les termes.
Ce projet s’inscrit dans un masterplan national assumé qui vise à augmenter la capacité d’enfermement avant retour forcé. Il ne s’agit pas d’accueil, mais de dissuasion. Faire de l’exil une épreuve. Transformer la frontière en traumatisme. Envoyer le message qu’ici, votre présence sera rendue insupportable.
L’enfermement ne sert pas seulement à expulser. Il sert à faire taire. À rendre invisibles celles et ceux dont la parole dérange. À éloigner du regard public des existences que l’on préfère réduire à des chiffres et à des flux. Le silence est un instrument de pouvoir. Ce qui ne se voit pas ne scandalise pas.
Que les opposants aient été entendus tardivement, presque formellement, en dit long sur la qualité du débat. Écouter n’est pas entendre. Consulter n’est pas délibérer. La décision était manifestement prise avant que les voix critiques ne soient réellement considérées.
À Charleroi, ville hospitalière, ville marquée par les migrations successives, ce choix interroge notre responsabilité collective. Voulons-nous être un territoire qui participe, sans bruit, à la banalisation de l’enfermement administratif ? Un maillon discret d’une chaîne de relégation ?
Il n’y a pas de neutralité possible. Gérer, c’est déjà choisir. Se taire, c’est consentir.
Au CRI Charleroi, nous regrettons cette normalité. Nous ne voulons pas que la peur dicte les politiques publiques et que l’illégalité administrative justifie la privation de liberté. Nous affirmons que la liberté de circulation n’est pas un privilège, mais une condition de la dignité humaine.
Dénoncer le centre fermé de Jumet, ce n’est pas s’opposer à un bâtiment. C’est refuser une logique. Celle qui enferme au lieu d’accueillir, qui dissuade au lieu de protéger, qui administre la violence au lieu de garantir les droits.
Face à l’enfermement, nous choisissons la solidarité. Face à la déshumanisation, nous choisissons la parole. Et nous continuerons à la porter, ici, à Charleroi, et bien au-delà.
Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi
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