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SAUDADE #56 : ICE WIDE SHUT

Comment évoquer avec les stagiaires en travail social du CRI Charleroi la mort de Renee Nicole Good abattue par l’ICE c’est-à-dire l’Immigration and Customs Enforcement, le Service de l’immigration et des douanes ? 

C’est le défi que propose ce Saudade…

La mort de Renee Nicole Good, abattue par un agent de l’ICE lors d’une opération de contrôle migratoire à Minneapolis, ne peut être comprise comme un simple fait divers.

Cet acte relève d’un régime de pouvoir dans lequel l’État américain administre la vie et la mort.

Le 7 janvier 2026, ce pouvoir s’est matérialisé dans un dispositif spectaculaire : près de 2.000 agents fédéraux, une ville quadrillée, une population sommée de se rendre visible et docile.

Dans cet espace saturé de contrôle, Renee Good est apparue comme une anomalie à neutraliser, un risque à éliminer.

La version officielle évoque, à ce propos, un véhicule « transformé en arme ». Cette opération discursive qualifiant d’arme un véhicule vise à produire un récit qui rende la mort acceptable, nécessaire.

Or, les images diffusées sur les réseaux sociaux fissurent ce récit institutionnel. Elles introduisent un écart irréductible entre ce qui est dit par le pouvoir et ce qui est vu. C’est l’écart entre la parole autorisée et l’expérience sensible.

Pourtant, malgré les images, la version fédérale continue de circuler, portée par le poids des institutions. La violence symbolique impose une lecture du réel comme allant de soi. Dire que la victime constituait une menace, c’est déjà la condamner. C’est transformer une femme non armée en figure abstraite du danger.

C’est rendre sa mort intelligible dans un langage sécuritaire. Le pouvoir ne tue pas seulement par les balles, mais par les mots qui neutralisent l’indignation.

Depuis le 11 septembre 2001, l’appareil sécuritaire américain s’est déployé dans une logique d’urgence permanente. Cet état d’exception, censé être temporaire, est devenu la norme. L’ICE, renforcée, armée, protégée politiquement, opère dans un espace juridique flou où la suspension du droit devient routinière.

Dans ce contexte, la distinction entre police et armée s’efface. La rue devient un théâtre d’opérations, les citoyens des cibles potentielles, et la désescalade une option secondaire. L’agent qui tire agit comme relais d’un système qui a intégré la violence comme mode ordinaire de régulation sociale.

La mise en scène de ces opérations massives relève du registre spectacle. L’État montre sa force pour produire de la peur. Cette peur devient un instrument de gouvernement. Les images de policiers armés véhiculent ce message : nul n’est entièrement à l’abri.

Dans ce spectacle, la mort de Renee Good est à la fois dissimulée et exhibée. Dissimulée dans sa singularité : une mère, trois enfants, une histoire.  Elle est également exhibée comme exemple, comme avertissement silencieux adressé à ceux dont l’existence est perçue comme marginale ou excédentaire.

La démocratie américaine est à l’épreuve de ses propres dispositifs. La réaction du maire de Minneapolis, qualifiant le récit fédéral de mensonger, révèle une fracture interne du pouvoir. Elle montre que la démocratie américaine n’est pas morte, mais profondément fragilisée. Les USA sont traversés par des logiques contradictoires : d’un côté, l’État de droit ; de l’autre, un appareil sécuritaire qui tend à s’autonomiser et à s’autojustifier.

Renee Good apparaît comme une figure tragique de ce conflit. Elle n’est pas une héroïne. Elle est une « vie » rendue visible précisément parce qu’elle a été détruite. Sa mort oblige à poser une question que les dispositifs sécuritaires cherchent à évacuer : jusqu’où une démocratie peut-elle aller dans la gestion violente de ses propres populations sans se renier elle-même ?

Ce qui s’est joué à Minneapolis dépasse l’erreur individuelle ou la bavure policière. Il s’agit d’un symptôme. Ce symptôme, c’est celui d’un État qui, au nom de la sécurité, redéfinit silencieusement la valeur de certaines vies. Tant que ces morts pourront être absorbées par le langage de la menace et de l’ordre, la démocratie restera suspendue à un équilibre précaire, toujours menacée de basculer dans l’autoritarisme ordinaire.

La question posée par la mort de Renee Good n’est donc pas seulement juridique ou politique. Elle est profondément morale : qui peut mourir pour que l’ordre se maintienne, et au nom de quoi ?

Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi

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