
Ces derniers temps, le mot « radical » revient souvent dans le débat public. Trop souvent. Il s’invite dans les discours politiques, dans les plateaux télévisés, parfois même dans les échanges institutionnels. Il flotte comme une étiquette prête à être collée sur des associations, des collectifs, des structures citoyennes.
Nous observons cette évolution avec attention. Parce que derrière les mots, il y a des réalités concrètes. Il y a des équipes, des travailleurs, des citoyens engagés. Il y a surtout une question fondamentale : comment protéger la sécurité publique sans fragiliser la liberté d’association ?
En Belgique, la liberté d’association est inscrite dans la Constitution. Une ASBL ne peut pas être dissoute par simple décision politique. En principe, seul le juge peut le faire. Des institutions comme la Cour constitutionnelle et le Conseil d’État veillent à la proportionnalité des décisions. C’est rassurant.
Mais la réalité est plus nuancée.
Il n’est pas nécessaire de dissoudre formellement une organisation pour l’affaiblir. Le retrait de subsides, la remise en question d’une reconnaissance, la multiplication de contrôles administratifs, ou encore certaines pressions politiques peuvent produire des effets comparables. Une association vit de confiance, de partenariats, de stabilité. Fragiliser ces éléments, c’est déjà restreindre son action.
Pour une structure comme le CRICharleroi, cette question n’est pas théorique.
Depuis 2016, le climat est de plus en plus sécuritaire. Les attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles ont profondément marqué notre pays. La Belgique a renforcé son arsenal répressif.
Ce contexte a entraîné un élargissement progressif de la notion de « menace ». Il ne s’agit plus seulement d’actes violents avérés. On parle désormais aussi de discours, d’idéologies, de positionnements jugés problématiques.
Des projets de loi récents visent à créer un cadre juridique permettant à l’exécutif d’interdire ou de dissoudre des organisations considérées comme une menace pour la sécurité, l’ordre public ou l’ordre démocratique constitutionnel. Ces interdictions pourraient prendre plusieurs formes : interdiction d’exercer toute activité collective sous une dénomination donnée, interdiction d’utiliser certains symboles ou moyens de communication, fermeture administrative temporaire de lieux ou gel des biens liés aux activités visées.
C’est ici que la vigilance s’impose. À partir de quand une opinion devient-elle une menace ?
À partir de quand la critique d’une politique publique est-elle assimilée à une radicalité dangereuse ?
Dans notre travail quotidien nous travaillons à la lutte contre les discriminations, la promotion de l’inclusion, l’accompagnement. Nous défendons des droits. Défendre des droits, est-ce radical ? Ou est-ce simplement démocratique ?
Le risque des amalgames est réel. Le débat est également influencé par des dynamiques politiques fortes. La visibilité de responsables politiques contribue à structurer un discours plus ferme à l’égard des « extrêmes ». Même si ces dynamiques sont plus marquées en Flandre, elles irriguent l’ensemble du pays.
Dans un État fédéral complexe, les niveaux communal, régional et fédéral se superposent. Les autorités disposent de pouvoirs importants en matière de police administrative. Interdire un événement, fermer temporairement un lieu, restreindre une activité. Ces décisions peuvent être prises au nom de la sécurité.
Il ne faut pas minimiser pas l’importance de la sécurité publique. Elle est indispensable. Mais elle ne peut devenir une grille de lecture unique.
L’expérience et les recherches montrent qu’une approche exclusivement répressive peut produire des effets inverses : sentiment de stigmatisation ; victimisation ; repli dans des espaces moins visibles ; rupture du dialogue avec les institutions.
À Charleroi, les associations jouent un rôle de médiation essentiel. Elles sont des ponts. Les fragiliser, c’est affaiblir la cohésion sociale.
Interdire ne fait pas disparaître une idée. Cela la déplace.
Le vrai débat, aujourd’hui, ne porte pas sur une dissolution administrative spectaculaire. Il porte sur l’élargissement progressif des critères d’intervention de l’État.
Deux visions s’affrontent : une logique sécuritaire renforcée, privilégiant la rapidité d’action ET une logique d’État de droit, misant sur le contrôle judiciaire, la prévention et l’inclusion.
Au CRICharleroi, nous croyons profondément à la seconde voie. La démocratie ne se protège pas uniquement par l’interdiction. Elle se protège aussi et surtout par l’éducation, le dialogue, l’intégration, la participation citoyenne.
La tension entre liberté et sécurité n’est pas nouvelle. Elle traverse toutes les démocraties.
Mais dans un pays comme la Belgique, marqué par sa complexité institutionnelle et sa diversité sociale, l’équilibre est particulièrement délicat. Les instruments juridiques créés aujourd’hui pour répondre à des urgences peuvent, demain, être utilisés dans d’autres contextes, avec d’autres intentions.
Notre responsabilité, comme acteurs associatifs, est de rester vigilants sans être alarmistes. De défendre les libertés sans nier les défis de sécurité. De refuser les amalgames sans refuser le débat.
Car au fond, la question est simple : voulons-nous une société où l’engagement citoyen est encouragé… ou une société où il est suspecté ?
Pour ma part, le choix est clair.
Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi






Vous devez être connecté pour poster un commentaire.