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SAUDADE #70 : Journée internationale des Roms

8 avril journée internationale Roms Saudade CRI Charleroi

La Journée internationale des Roms, célébrée chaque 8 avril depuis 1990, existe dans une étrange condition politique.  Elle est reconnue mais demeure absente du calendrier officiel des journées internationales des Nations unies, pourtant structuré autour des idéaux proclamés de « paix, dignité et égalité sur une planète saine ».

Cette absence n’est pas simplement administrative ; elle dit quelque chose de la manière dont le monde hiérarchise ses mémoires et ses urgences. Une journée internationale ne se limite jamais à marquer une date : elle produit une visibilité, elle institue un sujet digne d’attention universelle. Être inscrit dans le calendrier mondial, c’est entrer dans le récit commun de l’humanité. Ne pas y figurer revient à rester dans une zone intermédiaire, reconnue sans être pleinement universalisée. Les Roms occupent précisément cet espace paradoxal : profondément européens par leur histoire, mais constamment situés à la périphérie symbolique de l’Europe.

Depuis des siècles, le continent européen construit son identité en dessinant ses marges internes. La figure du « Rom », souvent réduite à une catégorie administrative ou à un imaginaire social figé, devient moins la description d’une réalité humaine qu’un miroir des inquiétudes majoritaires face à la mobilité, à l’altérité et à ce qui échappe aux normes territoriales dominantes.

Le mot stabilise ce que les existences rendent mouvant.  Le mot Rom transforme des trajectoires diverses en une identité supposée homogène. Or, derrière cette simplification se trouvent près de douze millions de personnes en Europe, dont environ six millions au sein de l’Union européenne, confrontées à des discriminations persistantes dans l’accès à l’éducation, à l’emploi, au logement ou aux soins.

La mémoire du génocide des Roms perpétré par le régime nazi rappelle que cette marginalisation ne relève pas uniquement du présent. Pourtant, cette tragédie demeure souvent périphérique dans la conscience historique.  Cette fragilité mémorielle n’est pas neutre et revient à prolonger autrement l’effacement. La Journée internationale des Roms agit alors comme un rappel nécessaire, non seulement du passé, mais aussi des mécanismes contemporains de visibilité sélective.

L’antitsiganisme constitue en effet une forme singulière de discrimination. Il s’insinue dans les politiques publiques, dans les représentations, sous la forme d’une suspicion diffuse devenue presque normale. Les difficultés rencontrées par des Roms fuyant récemment la guerre en Ukraine, confrontés à des obstacles discriminatoires aux frontières européennes, ont révélé la persistance de cette hiérarchie implicite des vies accueillies. Même dans l’urgence humanitaire. L’Europe se découvre alors traversée par une distinction silencieuse entre mobilités légitimes et mobilités suspectes.

Face à ces réalités, l’Union européenne a élaboré des stratégies d’inclusion renforcées par des recommandations et des évaluations régulières. La multiplication des dispositifs institutionnels produit parfois un effet paradoxal : l’inclusion devient un objet de gestion administrative plutôt qu’une transformation politique profonde. On organise la marginalité au lieu d’en interroger les causes structurelles. L’antitsiganisme ne relève pas seulement d’un déficit de politiques publiques mais d’un imaginaire européen encore traversé par des frontières invisibles.

Dès lors, la question posée par le 8 avril dépasse la seule reconnaissance culturelle. Pourquoi cette journée reste-t-elle en dehors du calendrier international officiel ?  L’enjeu touche à la définition même de l’universel.  L’universel, loin d’être neutre, révèle ici ses angles morts.  Reconnaître pleinement les Roms implique de reconnaître que l’Europe s’est toujours construite dans la pluralité. 

Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi

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