
Le 21 février arrive avec une discrétion presque ironique. La « journée internationale de la langue maternelle ». Une « journée mondiale » consacrée à ce que nous faisons sans y penser : parler. Et pourtant, derrière l’évidence de la langue maternelle, il y a un vertige.
Spontanément, on croit toujours que sa langue est naturelle. En réalité, elle nous a façonnés avant même que nous puissions en prendre conscience. Elle a dessiné les contours de ce qui était dicible, pensable, acceptable. Le dicible et l’indicible. Elle nous a appris à savoir quand parler, quand nous taire, comment demander.
Au CRI Charleroi, les phrases ont souvent la syntaxe d’autres horizons. Ces architectures invisibles ouvrent parfois plus difficilement les portes des administrations. En effet, … Toutes les paroles ne pèsent pas le même poids. Et certaines comptent peu.
Mais il serait trop simple de réduire la langue à ces rapports de pouvoir symbolique. La langue est aussi ce lieu intime où le monde s’est donné pour la première fois. La langue maternelle, c’est la voix qui a nommé la peur, la joie, la faim. C’est la première grammaire du lien. C’est une mémoire incarnée.
Au CRI Charleroi, nous le constatons chaque jour. Lorsqu’une personne apprend le français, elle n’abandonne pas un lexique pour un autre. Elle traverse une frontière symbolique. Elle entre dans un espace où les mots de contrats, de formulaires, de convocations redessinent sa place.
Et pourtant… Il y a quelque chose d’infiniment fragile dans toute langue. Elle hésite. Elle se transforme au contact. Ces frictions sont comme des promesses de nouvelles perspectives. Chaque accent, chaque tournure importée, introduit une nuance imprévue dans le paysage commun. La langue dite « d’accueil » cesse d’être un bloc monolithique. Elle devient un chantier.
C’est peut-être là que se joue l’essentiel. Accepter que la langue ne soit pas une forteresse mais une conversation. Une conversation parfois désordonnée mais vivante. La diversité linguistique n’est pas une menace pour la cohésion. La diversité en est la condition moderne.
Car une ville comme Charleroi, ville de migrations et de recompositions, ne se raconte pas à une seule voix. Elle se raconte en récits. Les langues s’y croisent, se superposent, s’influencent. La « Journée mondiale de la langue maternelle » nous rappelle que derrière chaque accent se tient une histoire. Derrière chaque hésitation, il y a une trajectoire. Et l’intégration ne consiste pas à faire taire ces voix premières, mais à leur offrir un espace où elles puissent dialoguer avec d’autres.
Il ne s’agit pas de célébrer la langue maternelle comme un objet sacré figé dans le passé. Il s’agit de reconnaître qu’elle demeure, même lorsque d’autres langues s’ajoutent. On n’efface pas sa première maison en changeant d’adresse.
Le 21 février, finalement, nous invite à accepter que notre langue ne soit une des manières possibles d’habiter le monde. Notre responsabilité collective est de faire en sorte que le passage d’une langue à l’autre ne soit pas un exil intérieur, mais une extension de son espace intérieur.
Au CRI Charleroi, nous faisons le pari que la pluralité des langues n’affaiblit pas la cité, mais l’agrandi. Et que permettre à chacun de parler, sans renier la langue qui l’a fait naître au monde, est peut-être l’un des gestes les plus concrets d’une citoyenneté vivante. Célébrer la langue maternelle, ce n’est pas se tourner vers le passé. C’est ouvrir un avenir où nul n’est contraint de choisir entre parler et être.
Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi


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