
Régulariser, c’est rendre visible. Pour une analyse du discours de Pedro Sánchez
Les propos du Premier ministre espagnol frappe par leur clarté morale, mais surtout par ce qu’ils révèlent implicitement : la régularisation massive des migrants n’est pas une politique de l’exception, c’est une politique de vérité.
Le pouvoir moderne se caractérise par la gestion des populations. Or, ce que Pedro Sánchez met en lumière, c’est une contradiction centrale des États contemporains : des centaines de milliers de personnes sont indispensables économiquement, mais inexistantes juridiquement. Elles travaillent, soignent, produisent, consomment. Et pourtant, elles sont maintenues dans une zone grise où le droit suspend son regard.
La régularisation ne crée donc pas un fait nouveau. Elle nomme ce qui existait déjà. Elle ne fait pas entrer des migrants dans la société. Elle admet que la société fonctionne déjà grâce à eux. En ce sens, elle est moins une politique d’ouverture qu’une levée de l’hypocrisie administrative.
La frontière est une fiction performative. Les frontières juridiques, symboliques, linguistiques ne décrivent pas la réalité : elles la produisent. Le “sans-papiers” n’est pas quelqu’un qui n’est pas là. c’est quelqu’un qui est délibérément tenu hors du langage du droit.
Lorsque Pedro Sánchez affirme que ces personnes ne peuvent ni étudier, ni cotiser, ni contribuer pleinement, il ne décrit pas un échec individuel mais un dispositif politique de désaffiliation. L’irrégularité n’est pas une condition naturelle. L’irrégularité, c’est une fabrication, un statut précaire qui permet une main-d’œuvre exploitable tout en nourrissant des récits de peur.
Régulariser, c’est donc désactiver une fiction performative selon laquelle la société pourrait bénéficier du travail des migrants sans leur reconnaître une existence civique.
L’un des arguments les plus forts de Pedro Sánchez est d’affirmer que les “problèmes attribués aux migrants” sont en réalité liés à la pauvreté, aux inégalités, à l’accès aux services publics.
La xénophobie prospère sur une erreur de causalité. En effet, on attribue, à tort, aux individus ce qui relève des structures. Les migrants deviennent des boucs émissaires idéaux parce qu’ils sont visibles, identifiables, et politiquement fragiles. En les maintenant dans l’irrégularité, l’État contribue paradoxalement à produire les tensions qu’il prétend redouter.
La régularisation apparaît alors comme un geste de réduction de la violence symbolique. La régularisation transforme des corps perçus comme menaçants en sujets de droits, donc en acteurs responsables et intégrés dans les mêmes contraintes que les autres.
Enfin, Pedro Sánchez dépasse l’argument économique classique. Lorsqu’il parle de “développement spirituel”, il touche à un point rarement assumé dans le discours politique. Les sociétés ne se mesurent pas seulement à leur PIB, mais à leur capacité à produire de la reconnaissance.
Le sujet ne préexiste pas au cadre qui le reconnaît. En régularisant, l’État ne “fait pas preuve de bonté”. L’Etat produit des sujets politiques, capables de se projeter, de s’identifier et d’en respecter les règles parce qu’ils en font partie.
Là où beaucoup de dirigeants instrumentalisent la peur, la décision défendue par Pedro Sánchez rompt avec un cynisme largement installé qui consiste à bénéficier de l’immigration tout en la niant symboliquement.
Cette politique de Pedro Sanchez n’est ni naïve ni idéologique. Elle est réaliste au sens fort : elle accepte de regarder la société telle qu’elle est déjà, et non telle que des récits identitaires voudraient la figer. Régulariser, ce n’est pas céder. C’est assumer.
Et, pour une démocratie, assumer le réel est peut-être l’acte le plus exigeant qui soit.
Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi






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