
Il y a des questions qui n’en sont pas. Il y a des questions dont la formulation même relève d’un acte politique. La question du lien entre immigration et délinquance est de ces questions. Depuis toujours, cette interrogation revient avec la régularité d’un rituel médiatique, relancée par un fait divers ou une déclaration politique. En Belgique, récemment encore certains responsables ont mis en avant la proportion d’étrangers en prison pour nourrir l’idée d’un lien quasi naturel entre migration et insécurité.
Un ensemble de discours, d’institutions et de pratiques rendent certaines affirmations non seulement audibles, mais évidentes. L’association immigration-délinquance relève de la production d’un sens commun sécuritaire, constamment réactivé par le pouvoir politique et médiatique.
Les travaux scientifiques sont pourtant clairs et convergents. En Belgique comme dans d’autres pays occidentaux, aucune étude sérieuse n’établit un lien causal entre immigration et augmentation de la délinquance. Ce constat, loin d’être nouveau, est désormais solidement documenté. Lorsque des écarts apparaissent pour certains délits, ils sont directement liés à des facteurs structurels : précarité économique, exclusion du marché du travail, absence de droits sociaux.
Abdelmalek Sayad parlait déjà de la double peine du migrant : d’abord travailleur surexploité ou surnuméraire, ensuite suspect permanent. Cette logique traverse aujourd’hui l’ensemble de la chaîne pénale. Les chiffres belges récents le montrent avec une brutalité silencieuse : plus de 40 % des personnes incarcérées ne sont pas de nationalité belge. Non parce qu’elles commettraient plus d’infractions, mais parce qu’elles sont davantage contrôlées, plus souvent placées en détention préventive, plus fréquemment condamnées à des peines de prison ferme, et maintenues plus longtemps derrière les murs faute d’alternatives accessibles.
Ici, la prison ne sanctionne pas seulement des actes, elle gère des populations. Les étrangers, et plus encore les personnes sans titre de séjour, y sont traités comme des corps à immobiliser, puis à expulser. L’éloignement devient ainsi la solution en aval à un déséquilibre produit en amont par des politiques discriminatoires. On enferme d’abord, on expulse ensuite, et l’on conclut enfin que « l’étranger pose problème ».
Cette mécanique est renforcée par le traitement médiatique de la délinquance. Comme l’ont montré plusieurs études européennes, la survisibilisation de l’origine étrangère des suspects fabrique une perception biaisée de la réalité qui alimente l’angoisse et la mise en récit sélective.
Dans le contexte belge actuel, où la détention préventive est devenue une norme plutôt qu’une exception, où les courtes peines conduisent désormais massivement à l’incarcération, et où l’expulsion est présentée comme une réponse magique à la surpopulation carcérale, il est urgent de renverser la focale. Le fait divers fait diversion. Il détourne l’attention des véritables causes sociales de l’insécurité pour mieux légitimer des politiques de contrôle.
Interroger la pseudo-question du lien entre immigration et délinquance, ce n’est donc pas nier les problèmes sociaux ou les souffrances vécues dans nos quartiers. C’est refuser qu’ils soient instrumentalisés contre celles et ceux qui en sont les premières victimes. C’est rappeler que l’accès au travail, au logement, à un statut administratif stable et à des droits effectifs est infiniment plus efficace pour réduire la délinquance que la prison ou l’expulsion.
Ici comme ailleurs, le défi n’est pas sécuritaire. Il est de savoir si nous acceptons que l’État produise de l’illégalité pour mieux la punir. Il est de choisir de déconstruire ces évidences fabriquées pour ouvrir la voie à des politiques d’accueil, de justice sociale et d’égalité réelle.
Le CRI Charleroi continuera à porter cette parole critique, contre les amalgames et pour une lecture rigoureuse, humaine et politique des réalités migratoires.
Fabrice CIACCIA, Directeur du CRI Charleroi






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