Rencontres thématiques

La musique-monde : entre formatage mondial et échange interculturel planétaire

Dominique WATRIN du DISCRI nous propose un article qui fait suite à  l’exposé de la musicologue (Mme Eftekhari ) lors rencontre thématique de juin dernier autour du thème de « L’art comme vecteur d’intégration ».

« La musique-monde est-elle un instrument de rapprochement entre les peuples de la planète ou, au contraire, un agent pernicieux qui dissout les identités locales dans un produit artistique uniforme ? Appelée à intervenir dans une rencontre thématique organisée par le Centre Régional d’Intégration de Charleroi (CRIC) centrée sur le thème de « L’Art comme vecteur d’intégration », la musicologue Ladan Taghian Eftekhari a souligné à quel point le brassage des populations modifie l’identité des musiques dans le monde.

Ladan Taghian Eftekhari est musicologue au CESEM (Centre d’Études en Sociologie et Esthétique Musicale) de l’Université de Lisbonne. À ce titre, elle est une observatrice avisée de l’impact de la mondialisation sur la musique – les musiques ? – à travers la planète. Selon elle, le monde global d’aujourd’hui, caractérisé par l’éclatement des frontières, consécutif des transformations économico-politiques et technologiques, influe fortement sur les modalités de la création et de l’interprétation musicales.

 

VIOLON

 

Une réalité culturelle mondiale

Pour qualifier la musique née du brassage de ce qu’elle appelle « la culture-monde », la musicologue avance le concept de « musique-monde ». Cette musique-monde désigne, à ses yeux, « une musique constituée de mélanges qui façonnent le goût du public du monde global en le familiarisant aux éléments constitutifs de la musique, à savoir les rythmes, les instruments, les mélodies et les techniques de la voix ». Cette musique-monde constitue naturellement un enjeu économique de taille et doit son succès aux grandes entreprises multinationales de production et de diffusion de disques et au discours des grandes institutions politiques sur la diversité culturelle défendue au nom de la démocratie.

La musique-monde est donc devenue une réalité culturelle imposée par le marché mondial. La révolution numérique, ainsi que l’industrialisation et la mondialisation de la distribution, ont accéléré ce phénomène. Le réseau Internet permet même, par exemple, aujourd’hui à n’importe qui d’atteindre le public mondial sans passer par les industries de production et de distribution. Et la musique-monde est ainsi devenue un nouveau produit de consommation, fruit du brassage de différentes expressions musicales, ethniques, populaires, etc. Et ce, avec, en point de mire, un seul but : attirer une clientèle dans toutes les cultures.

Mouvement porteur ou destructeur ?

Pour Ladan Taghian Eftekhari, l’incidence de la mouvance mondiale sur la musique ne constitue pas un fait nouveau. L’élément neuf, ce sont les confluences qui n’existaient pas dans une géopolitique des États-nations. Aujourd’hui, par exemple, la musique orientale s’est installée dans la musique occidentale… et surtout vice versa. Et cela induit un changement de la perception du son et de l’ouïe à l’échelle mondiale.

Alors, le métissage des différents systèmes musicaux relève-t-il d’un processus de destruction des identités et particularités musicales ou provoque-t-il un enrichissement mutuel des musiques locales ? Le débat est évidemment vaste et les deux positions ont leurs défenseurs. Là où certains voient un aplanissement des richesses musicales par le formatage et l’uniformisation, d’autres saluent la musique actuelle comme une osmose prometteuse entre tradition et modernité, entre styles du nord et du sud, atteignant de ce fait un public plus large, multiracial et transgénérationnel.

Un phénomène urbain

La musicologue souligne que la musique-monde est, avant tout, un phénomène urbain. On n’est plus dans une conception identitaire de la musique, mais dans une musique caractérisée par le brassage culturel global dont la ville est le théâtre permanent. Cette musique-monde est apparue quand des musiciens d’une formation musicale et d’une culture données se sont branchés sur les musiques produites ailleurs dans le monde et ont tenté de travailler avec les musiciens d’autres parties du monde C’est, par conséquent, d’abord un produit local, avant de devenir un produit du marché mondial. Et ce brassage musical est porteur d’une signification sociale dans le sens où il provoque un changement de goût.

Les lieux d’ancrage de la musique-monde sont les zones urbaines où le nombre des immigrés est élevé et dans les pays jadis colonisés. Elle est l’expression d’une vivacité, dans le sens où elle est le produit d’une société vivante et est pratiquée par des groupes d’individus qui désirent avoir des liens entre eux. Elle est ainsi une sorte de transgression des lois établies, une manière d’éliminer les frontières sociales, géographiques et politiques qui donnaient toujours lieu à des tensions. Reste à savoir si ce rapprochement interculturel planétaire sera porteur de respect des diversités et de réel partage…

Dominique Watrin »

 

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