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Les mots de la migration – Champ de bataille et inventivité

Des associations n’hésitent pas à parler d’arsenal communicationnel quand elles décodent et contrent les discours de haine sur les migrants où des émetteurs de tout crin affolent le langage pour mieux fausser la raison. Sur ce champ de bataille sémantique sont en jeu la dignité de l’autre, son respect, son humanité.
De façon plus optimiste, laissons s’ouvrir le champ de notre créativité, comme le fait la « Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés », en osant des néologismes sympas comme vnous ou amigrants.

Il n’est pas rare d’entendre dire que les discussions sémantiques ne sont qu’un divertissement par rapport aux « vrais » problèmes sociaux. J’ai récemment fait l’expérience de cet argument dans un colloque où, avec d’autres collègues linguistes, nous parlions des dénominations employées par les médias pour nommer les migrants[1]. On faisait allusion à ce moment de l’été 2015 lorsqu’Al Jazeera English a décidé de ne plus employer le mot migrant pour nommer les gens qui arrivent en Europe en provenance de l’Afrique et du Moyen Orient, lui préférant celui de réfugié[2]. Un moment de débats sémantiques relativement long s’en est suivi dans les médias d’information occidentaux. Un collègue politologue, préoccupé par la recherche de solutions aux migrations chaotiques que notre monde connait, a opposé ces jongleries sémantiques au pragmatisme des décideurs. Et pourtant, pas un jour ne passe sans que l’on lise quelque part, dans le flot de textes qui défilent devant nos yeux, que « les mots sont importants », qu’ils ont un « poids » qu’il faut savoir mesurer en fonction des circonstances.

En bonne linguiste attentive aux métadiscours, je sais que le collègue politologue pourrait très bien employer, dans d’autres circonstances, la métaphore du poids des mots, alors que le plus averti des journalistes pourrait dire, si l’occasion l’exige, que les mots n’ont pas d’importance. Ces deux postures sont surreprésentées dans certaines problématiques sociétales actuelles, telles que la migration ou le féminisme. Dans les deux cas, les gens débattent ardemment sur les effets (ou non effets) de modifier les pratiques langagières. On y retrouve les deux postures susmentionnées : modifier les discours ne servira pas à modifier le monde ou, au contraire, changer nos pratiques langagières est déjà un pas vers le changement.

Laura Calabrese

Source : CBAI – Centre Bruxellois d’Action Interculturelle