Ce sont des hommes, des femmes et des enfants. Parce qu’ils ont osé rêver d’un monde meilleur ; parce que, comme l’espèce humaine le fait depuis son origine, ils se sont mis en route pour vivre mieux, voire simplement pour vivre ; ils se retrouvent derrière les murs d’une prison qui n’assume pas son nom : le centre fermé.

Ce sont des hommes, des femmes et des enfants qui n’ont pas commis d’autre délit qu’administratif. Ils n’ont pas le permis de séjour en Belgique. S’ils avaient commis d’autres délits, leur place ne serait pas en centre fermé, mais dans une prison, bien nommée cette fois.

Nous avons déjà des établissements pénitentiaires. Avons-nous besoin de faire subir les dommages d’une détention, qu’ils soient corporels ou psychologiques à des individus qui ont, bien souvent, déjà subi des traumatismes dans leur pays d’origine, lors de leur périple jusqu’en Belgique et enfin lors de leur arrestation ? L’être humain n’est pas fait pour vivre enfermé.

Traités comme des « sous-citoyens » et des « sous-humains »

La détention de ces personnes est une réponse irrationnelle à une peur irrationnelle. La Belgique n’est pas une île et l’Europe n’a pas à devenir une forteresse. Ces gens fuient la guerre, la terreur, la famine, la répression… Pourquoi devrions-nous en avoir peur ? Ce sont les plus courageux, les braves, les plus chanceux, celles et ceux qui ont survécu ; qui parviennent jusqu’à nous pour nous demander de l’aide. Et nous, de peur de devoir céder une infime part de nos privilèges (historiquement et actuellement acquis, bien souvent, en exploitant les matières premières du Sud – c’est-à-dire, majoritairement à partir de leurs richesses), non seulement nous ne les aidons pas ; non seulement nous les traitons comme des « sous-citoyens » mais en plus, en les enfermant, nous les traitons comme des « sous-humains », des humains déchus de leurs droits pour le motif de n’être pas né au bon endroit, pour le motif de ne pas avoir su fournir assez de preuves de leur malheur, pour des motifs économiques… parce que ce sont des « migrants » et pas des « expats ».

Des centres très onéreux

Et pourtant, même au niveau économique, tous les spécialistes affirment que la migration rapporte à moyen terme de l’argent au pays qui accueille ces personnes. La migration permet, notamment, de maintenir la base de nos pyramides des âges, ce qui alimente nos pensions. Quant aux centres fermés, ils coûtent bien plus cher qu’un centre ouvert. Il apparaît alors évident que le but des centres fermés s’avère autre. Ils servent à alimenter la peur. La peur qui s’instaure chez tous les étrangers face à cette chasse aux migrants ; la peur chez les quidams qui pensent que si des gens se retrouvent derrière les barreaux, c’est qu’ils l’ont forcément mérité… En quoi un enfant pourrait-il mériter l’emprisonnement ?

Cachez ce désarroi…

Pourquoi l’accès à ces centres qui détiennent des personnes non dangereuses pour la société, est-il plus compliqué que dans une prison ? Pourquoi n’y a-t-il pas un observatoire qui s’assurerait du droit des personnes retenues dans ces centres fermés ? Nous préférons cacher le désarroi et la misère de ces êtres humains derrières des murs, des barrières et des grilles. Notre civilisation ne doit-elle pas, au contraire, se montrer solidaire de toutes celles et tous ceux que le filet social, de plus en plus lâche, a abandonné à la détresse et parmi eux, celles et ceux qui parce qu’ils ne maîtrisent ni la langue, ni les codes de la société, sont tout particulièrement démunis ? N’est-ce pas le devoir de la démocratie de garantir protection et dignité à tous, y compris aux plus pauvres, y compris aux plus faibles ? La solidarité, qui est à la base de nos conquêtes sociales, se trahirait si elle excluait les plus démunis, les plus exploités, sous prétexte qu’ils ou elles n’ont pas de papiers.

Des visages, des noms, des histoires, mais pas des numéros

Ce sont des hommes, des femmes et des enfants. Ils s’appellent Sajad, Richard, Fatou, Ahmet, Li, Ibrahim, Rafael, Mariama… Ce sont des hommes aux yeux similaires à ceux de nos grands-pères, de nos pères, de nos frères. Ce sont des femmes qui ont parfois, aux coins des yeux, des rides identiques à celles de nos grands-mères, de nos mères, voire de nos sœurs. Ce sont des enfants qui ont le même rire, le même sourire parfois plus triste, parfois plus grave que nos enfants.

Ce sont eux que le gouvernement, en notre nom, enferme. Il ne s’agit pas de chiffres, de statistiques, de vagues ou de stocks migratoires. Il s’agit d’individus, chacun avec son propre visage, avec sa propre histoire et avec sa propre famille. Des individus dont le seul tort est de ne pas posséder le sésame pour mériter la sécurité et la liberté dont se targuent de disposer nos pays européens.

Parce que cet acte inhumain, parce que cette silencieuse injustice doit cesser immédiatement, avec le Collectif Charleroi solidarité migrant.e.s, nous nous opposons à la coûteuse construction de nouveaux centres fermés, comme celui de Jumet. Ensemble, nous exigeons la fermeture de tous les centres fermés déjà en fonction. Nous refusons l’enfermement d’innocents. Nous refusons l’enfermement de ces hommes, ces femmes et ces enfants, qui nous ressemblent tant.

solidaritecharleroimigrants@gmail.com

CARTE BLANCHE – paru dans Le Soir du 22 octobre 2018.

*Signataires :

Matéo Alaluf , Prof ULB François Stengers , Prof ULg Vincent Pestiau, Secrétaire régional de la FGTB Charleroi & Sud-Hainaut Thierry Tournoy, Directeur du Centre régional d’Intégration de Charleroi (CRIC) Fabrice Eeklaer, Secrétaire fédéral de la CSC Charleroi – Sambre & Meuse Davud Murgia, Comédien Xavier Canone, Diercteur musée photo J.Michel Vandereiden, Directeur L’Ancre Fabrice Laurent, Directeur Eden Christine Mahy, Secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté Simon Bullman, Président Quai 10 Patrick Solau, Secteur associatif Solidaris Gaetane D’Hoeraene, Secrétaire Générale solidarisCentre Charleroi Soignies Carmino Fasano, CGSP Charleroi Didier Palange, ATTAC Charleroi Vie Féminine Adeline Botson, MOC Charleroi TAC collectif citoyens CIRE Humans Welcome collectif citoyens Dominique Cabiaux, Université ouverte Charleroi Nadja Wyvekens, Anim Ligue des droits de l’homme Bozzini Annie, Directrice Charleroi Danse Pierre-Olivier Rollin, Directeur BPS22 Mélanie De Biasio, Chanteuse Axelle Fischer, Secrétaire générale d’Entraide et Fraternité et d’Action Vivre Ensemble Kevin Saladé, Président CAL Charleroi Dominique-Paule De coster, Maître de Conférences à l’UMons Faculté Warocqué d’économie et de gestion Tony Santoccono, Artiste/Ecrivain Robert Tangre, Président du Secours Populaire Wallonie-Bruxelles Marielle Bruyninckx, Professeure ordinaire UMONS Michèle Salmon, Plateforme Charleroi Palestine Vincent Engel, Prof UCL Laurence van Ypersele, Prof UCL Sébastien Brulez, Chargé de campagne Hainaut CNCD-11.11.11