La population Rom face aux défis de l’emploi et de l’éducation : utiliser la médiation pour rencontrer ses schémas de fonctionnement

Identifiée aujourd’hui comme une des populations les plus discriminées d’Europe, la communauté des Roms peine à s’extraire de l’exclusion dont elle est victime depuis des siècles. Pour faire le point sur l’arsenal de pistes d’action amorcées ou à amorcer pour remédier à cette situation, un partenariat CRIC (Centre Régional d’Intégration de Charleroi) et CPAS de Charleroi a organisé une table ronde locale intitulée « Roms Emploi et éducation ». Avec un seul objectif en ligne de mire : contribuer à mettre fin à une problématique séculaire.

 

L’objectif déclaré de la matinée de réflexion était de présenter aux acteurs de terrain de la région, tant institutionnels qu’associatifs, les recommandations de la plateforme nationale pour les Roms et d’identifier des lignes directrices d’opérationnalisation de ces recommandations, en se centrant sur deux thématiques précises : l’emploi et l’éducation.

Première intervenante à s’exprimer, Isabelle Martijn du SPP Intégration sociale a dressé le portrait de la plateforme nationale belge pour les Roms. Lancée en mai 2016 par le point de contact national belge pour les Roms, avec le soutien de la Commission Européenne, cette dernière est un groupe de travail administratif qui vise à assurer le lien entre la Belgique et le cadre européen, au niveau de l’intégration des Roms et à organiser une vaste consultation sur ce thème. Cette initiative nationale a pour but d’enclencher un processus de dialogue dans les principaux domaines d’action, à savoir l’emploi, l’éducation, le logement et les soins de santé. Dans ce cadre, elle organise différentes tables rondes locales et fédérales autour de missions diverses : définir des recommandations, enclencher un dialogue participatif sur le genre, mettre en place un « training » sur la participation des jeunes ou proposer une intervision et des échanges d’expérience.

Trois outils européens

Deuxième orateur, Dominique Bé, représentant de la Direction Générale Emploi, Affaires sociales et Inclusion de la Commission Européenne, a livré un condensé des éléments de politique européenne envers les Roms. Cette population compte environ 6 millions d’individus dans l’Union européenne, auxquels il convient d’ajouter les Roms de Turquie, de Russie, etc. pour aboutir à un total évalué à entre 10 et 12 millions de personnes en Europe. Son exclusion comporte deux facettes, selon l’expert : l’exclusion sociale et les discriminations. Et celles-ci se renforcent mutuellement, le fait d’être discriminé entraînant l’exclusion sociale et l’exclusion sociale engendrant les discriminations.

Pour lutter contre cette spirale, l’Union européenne a mis en place trois outils. Le premier est la législation anti-discrimination, et notamment la discrimination s’exerçant sur base de l’appartenance ethnique, tant au travail que dans l’ensemble de la société. Le deuxième outil est la guidance politique à l’intention des autorités nationales, tant régionales que locales. Parmi celles-ci figurent le cadre européen pour les stratégies nationales d’intégration des Roms, ainsi que la Stratégie Europe 2020 qui propose des réformes structurelles pour progresser en matière d’éducation (domaine prioritaire), d’emploi, de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Enfin, le troisième outil est le Fonds de l’Union européenne qui couvre le volet financier de la thématique.

Un manque de volonté politique

Sur le fond du dossier, Dominique Bé relève plusieurs obstacles au changement de situation de la population Rom. Le principal à ses yeux est le manque de volonté politique, peu d’hommes politiques s’engageant sur cette question génératrice d’impopularité. S’y ajoutent un manque de capacité administrative (notamment à gérer une ville, une région… de manière efficace), un manque de connaissance d’une communauté dont les schémas de fonctionnement sont différents et un manque de ressources financières pour assumer cette communauté. Des points sont également peu développés comme la citoyenneté des Roms (alors qu’il s’agit d’un volume de population dont le vote pourrait changer les choses dans certains pays) et la formation à l’interculturalité, une population née à 2000 kilomètres n’étant pas à aborder comme une population née ici.

En ce qui concerne plus spécifiquement l’emploi, selon Dominique Bé, les Roms sont victimes de discriminations, mais aussi, avant tout, d’un manque de savoir-faire et de savoir-être, autrement dit d’une insuffisance générale pour obtenir un travail. Quant à l’éducation, la question est de savoir si l’enseignement est de qualité et s’il est suffisamment inclusif pour aller chercher ceux qui sont en marge de la société.

Des pistes d’action par secteur

Pour compléter le tour d’horizon institutionnel du débat, Vincent Gérard de la Direction Interdépartementale de la Cohésion Sociale du SPW (Service Public de Wallonie) a présenté les résultats de la plateforme nationale pour les Roms, issus d’un processus de dialogue participatif réunissant médiateurs, organisations de Roms, autorités locales, experts, etc.

Au niveau de l’enseignement, les constats relevés ne sont pas neufs et reprennent des éléments comme la fréquentation scolaire irrégulière, le décrochage scolaire important, etc. Face à cette question récurrente, les pistes d’action proposées sont nombreuses : augmenter l’offre de terrains fixes, proposer des projets d’enseignement spécifiques sur les terrains de transit (écoles mobiles), impliquer davantage les parents dans la scolarité, informer davantage quant aux procédures administratives, recruter au sein des minorités, définir différemment le contenu des socles de compétences, développer des projets d’enseignement destinés aux gens du voyage ou inclure dans l’enseignement ordinaire les enfants qui ont un retard dans leur apprentissage.

Sur le plan de l’emploi, face aux questions récurrentes de difficulté d’accès à l’emploi, de poids des stéréotypes, de cantonnement dans les emplois peu qualifiés, etc., l’intervenant suggère plusieurs mesures : instaurer un dialogue entre les groupes cibles et les ministres compétents, encourager des premières expériences professionnelles accompagnées par du personnel compétent, donner plus de possibilités d’apprentissage en milieu de travail, combiner volontariat et travail, encourager les stages en entreprise et développer les formations linguistiques en entreprise.

Un schéma spécifique de pensée

Pour recouper tous ces éléments sur le terrain concret, Elvira Hasan, médiatrice scolaire à Charleroi, a présenté un projet local d’accrochage scolaire rom. Issue elle-même de la communauté, l’intervenante a d’abord tenu à rappeler les contours de celle-ci, relevant tant les différences (population regroupant des nationalités et des religions différentes) que les points communs (langue Romanès, culture du mariage précoce, schéma spécifique de pensée sur les questions existentielles). Dans ce schéma général, l’accrochage scolaire n’est pas une priorité ; ce qui importe, c’est d’apporter de l’argent pour vivre.

Le projet scolaire qu’elle chapeaute fait suite à une concertation, initiée par le Service Action Migrants du CPAS de Charleroi avec des acteurs publics et associatifs, visant à lutter contre l’exclusion, à connaître les aspirations des publics issus de l’immigration, avec un focus sur l’exclusion sociale des communautés Roms. Les objectifs étaient de tisser un lien de confiance entre familles et écoles, de réduire l’absentéisme scolaire, et d’amener les élèves roms au 3ème degré de l’enseignement secondaire.

Des constats et des réponses

La première série de constats établis chez les jeunes faisait état du non respect des règles, d’une faible connaissance du français et d’un absentéisme élevé. Pour y remédier, les pistes d’action utilisées ont été un donnant-donnant avec les familles (accompagnement des adultes en échange de la scolarisation des enfants), la mise en place d’un soutien scolaire hebdomadaire, la mise en place d’une concertation locale hebdomadaire et l’organisation d’activités « récompenses ».

La deuxième série de constats qui a suivi la mise en place de ces pistes a été l’instabilité des jeunes, leur volonté de s’amuser et l’opportunité de rapprochement générée par le projet. Pour faire progresser ce dernier, un accord a été proposé autour de la séparation filles-garçons (souhait des familles), une proposition d’un ramassage scolaire confié aux pères et un accompagnement des parents dans les tâches administratives.

Enfin, la troisième série de constats récoltés auprès des jeunes a essentiellement été leur volonté de vraiment travailler pour gagner de l’argent et une demande réitérée de trouver du travail. Les pistes de réponse ont été un accompagnement à la recherche de jobs d’étudiant, l’officialisation d’un soutien scolaire, l’insertion de séances de soutien dans la grille horaire des jeunes et une rencontre individuelle avec la direction d’établissement.

Aujourd’hui, deux ans après sa mise en place, ce projet local d’accrochage scolaire rom commence à s’étendre par le bouche-à-oreille. Le lien de confiance commence à porter ses fruits, la participation des jeunes aux activités de médiation devient régulière et les demandes d’accompagnement socio-économique sont importantes et variées. Mais d’autres constats s’y ajoutent : ceux d’un apprentissage des jeunes au cas par cas et d’une recherche d’outils pédagogiques adaptés à chaque jeune, d’une recherche de capter leur attention, d’un besoin de mobilisation permanente et des difficultés d’ouverture d’esprit des jeunes, liées à leurs codes culturels.

Dominique Watrin