…  pour expliquer des injustices et les rendre supportables

Retour sur la conférence avec Edgar Szoc au CRIC le 7 décembre 2017

Les théories du complot et la dose de paranoïa qui les alimente constituent un phénomène qui n’est pas neuf. C’est sur cette thématique « Inspirez, conspirez ! Le complotisme au XXIème siècle » que le CRIC (Centre Régional d’Intégration de Charleroi) a invité le public à se pencher lors d’une de ses récentes conférences littéraires. Avec un exposé d’Edgar Szoc, chargé d’études et d’animation à BePax (mouvement d’éducation permanente à la paix et à la non-violence), auteur d’un livre portant le même titre, dont la tâche était de cerner les contours d’une question dont le crédit apparaît en recrudescence avec l’avènement des réseaux sociaux.

Qu’est-ce au juste que le complotisme ? Se greffant sur des sujets aussi divers que la mort du Président Kennedy, les attentats américains du 11 septembre ou le raid sanglant des frères Kouachi contre Charlie Hebdo, ce phénomène jumelle, selon l’intervenant, un descriptif avec un propos disqualifiant. Autrement dit, il propose la description d’une vision du monde à laquelle il adjoint une forme d’insulte.

Pour Edgar Szoc, il existe un ensemble de six traits dont la présence obligatoirement cumulée permet de définir à coup sûr le complotisme. Le premier de ces traits est la volonté de répondre à des questions irrésolues. « Il existe, par exemple, une étude publiée en 1990 dans laquelle 50% des Américains affirment croire en l’idée que les Japonais travaillent à détruire l’économie américaine, explique le chargé d’études. Cette croyance s’inscrivait dans une époque où les productions japonaises envahissaient le marché américain. Aujourd’hui, cette théorie ne recueillerait vraisemblablement plus le même assentiment, car le contexte économique est différent. Cette peur a disparu, suite à la stagnation de l’économie japonaise. »

Le 7 décembre 2017 au CRIC avec Edgar Szoc

Des théories infalsifiables

Le deuxième trait du complotisme est d’essayer de donner une réponse à une question, en établissant qu’il y a un fossé infranchissable entre les apparences et la réalité qu’on ne voit pas. La présentation des choses ne serait alors qu’un écran de fumée. Troisième trait : cette réalité inaccessible est le produit d’un complot ourdi par des gens importants dont l’objectif s’accomplit de manière linéaire et directe.  Quatrième trait : Les comploteurs à la base du phénomène sont particulièrement mal intentionnés. Ils incarnent, en quelque sorte, une forme laïcisée du diable.

Cinquième trait : la théorie complotiste s’appuie toujours sur des anomalies. Elle reprend les constats de la thèse officielle (ce qui rend son potentiel explicatif plus fort), en y ajoutant ce qu’on n’explique pas. Dans un cas comme le fait d’avoir retrouvé la carte d’identité d’un des frères Kouachi dans la voiture des auteurs de la tuerie de Charlie Hebdo, l’élément est repris comme une preuve qu’on nous cache quelque chose. Enfin, sixième trait : en dernière instance, les théories du complot s’avèrent infalsifiables, par opposition au discours scientifique qui est falsifiable. Tout élément de preuve a contrario est retourné pour attester de l’existence du complot. Aucune preuve a contrario n’est suffisante.

Une conséquence de mécanismes cognitifs

En général, les tenants de ces thèses en savent plus que tout le monde. Pourquoi ? Parce qu’ils ont étudié la question en profondeur et amènent des informations que le quidam n’a jamais pris la peine de récolter et analyser. L’adhésion aux thèses complotistes n’a rien de paranoïaque ; celles-ci sont séduisantes, même pour des gens sains. Pour les attentats du 11 septembre, il est peu probable que ce soit un complot de la CIA, mais, plus de quinze ans après les faits, cette thèse complotiste est toujours omniprésente.

Les thèses complotistes répondent à des mécanismes cognitifs classiques. Le premier est le biais de composition qui veut qu’on privilégie son hypothèse préférée, sans la mettre à l’épreuve. D’autant que les algorithmes des réseaux sociaux comme Facebook font que, plus on consulte des sites complotistes, plus on est orienté vers ce type de contenu. Le deuxième biais du complotisme est celui de la proportionnalité selon laquelle on établit que des petites causes entraînent des petits effets et des grandes causes des grands effets. Ainsi, par exemple, l’assassinat « réussi » de John Kennedy a engendré une vague de thèses complotistes, alors que la tentative d’assassinat ratée contre Ronald Reagan n’en a généré aucune.

Mais ces théories complotistes sont-elles en recrudescence ? Statistiquement, c’est difficile à établir, mais il est évident, selon Edgar Szoc, que les gens sont plus exposés à ces thèses qu’auparavant. Et la viralité des réseaux sociaux où les informations se diffusent ultra rapidement est un des éléments clés de cette tendance. D’autant que le rapport contemporain à l’information est de se tourner vers les « informations qu’on aime bien ». « Il n’y a pas de recherche qui démontre que ces thèses constituent un chemin vers la radicalisation violente, note le chargé d’études. On sait cependant que ceux qui sont partis combattre en Syrie ont lu beaucoup d’informations complotistes. »

Inverser la courbe des inégalités

Face aux thèses complotistes, la réaction habituelle du public oscille toujours entre l’ignorance et le rire, deux attitudes préjudiciables qui cassent la relation avec les tenants de ces théories. Il importe de considérer, à ce niveau, que le complot sert avant tout à expliquer une injustice. C’est comme une envie de discuter dont l’issue peut être double : soit l’un convainc l’autre, soit personne ne convainc l’autre. Mais chacun affirme toujours sa vision. Et les phénomènes vus sous l’angle du complot peuvent toujours s’expliquer par des mécanismes sociologiques ou politiques, davantage que par un complot d’une poignée d’individus.

Le lien entre complotisme et islamophobie n’est pas puissant dans le monde. Des théories relativement récentes existent cependant. Comme celle qui veut que les cerveaux européens sont rachetés par les pays arabes en échange de pétrole. Ou celle qui affirme qu’il existe une politique secrète d’expansion des musulmans en Europe à travers la natalité.  « En fait, tient à rappeler Edgar Szoc, historiquement, le complotisme est antisémite. Mais l’islamophobie ressurgit régulièrement pour se greffer sur des éléments d’actualité et les expliquer, comme le prouve l’exemple récent de la croix sur la mitre de Saint-Nicolas. Il s’agit là d’une forme de racisme où les préjugés et les représentations orientent les perceptions. »

Pour le chargé d’études, face aux thèses complotistes, il est important à la fois de douter et de vérifier ses sources. Il faut faire très attention aux discours simplistes. La question fondamentale du complotisme reste toujours : à qui fait-on confiance ? Idéalement, chacun devrait vérifier lui-même les informations, mais il y a des institutions auxquelles on fait confiance et d’autres auxquelles on ne fait pas confiance.

« Or, complète Edgar Szoc, les études démontrent que la confiance est plus forte dans une société égalitaire que dans une société inégalitaire, une société où les gens ne sont pas totalement séparés, où les riches fréquentent, par exemple, les mêmes écoles que les pauvres. Dans une société inégalitaire, on peut nier tout ce qui se passe dans le monde où on n’est pas. Il est donc capital d’inverser la courbe des inégalités, car la solution au complotisme passe par un minimum de confiance sociale. »

Dominique Watrin