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Le parcours d’accueil: une expérimentation positive sur le terrain

Comment se déroule l’accueil des primo-arrivants sur le terrain? Quel est le rôle des CRI dans le parcours d’intégration? Quels sont les premiers résultats de l’expérimentation en cours? Autant de questions que le CRIC vous propose d’aborder en se tournant vers ses partenaires du Hainaut avec l’interview de Françoise Rondeau, directrice du Ceraic et Anne Devleeshouer, chargée de missions pour le centre louviérois.

 

Interview de Françoise Rondeau, Directrice du CERAIC et Anne  De Vleeschouwer pour la coordination des Espaces Accueil primo-arrivant.

Qui sont les différents partenaires impliqués dans la mise en œuvre du parcours d’intégration ?

F.R: La phase d’expérimentation a été confiée à 3 centres régionaux que sont le CRIPEL, le CAI et le CERAIC à La Louvière  qui a étendu son action sur Charleroi et sur Mons (donc en collaboration avec le CRIC et le CIMB). Les différents partenaires sont les Centres Régionaux d’Intégration et les communes.

Les communes, qui sont le point d’accueil du primo-arrivant, ont réagi différemment. Certaines communes, comme Charleroi, ont tout de suite lancé le partenariat avec le Plan de Cohésion Social de manière très active, car ils sont devenus partenaires de la première phase d’accueil.  À Mons, c’est aussi le PCS qui va donner un local pour pouvoir faire  ces entretiens. À La Louvière, ce sont 2 locaux, un local sur La Louvière pour 2 communes: Manage et La Louvière et un local à Chapelle-lez-Herlaimont pour Chapelle dans le cadre du PCS de Chapelle. Ce sont les partenaires directs de la phase expérimentale qui ne porte que sur le bilan social et pas sur tout le parcours, pas encore…

Comment s’est déroulée la phase expérimentale du DAPA ?

F.R:Elle s’est déroulée avec parfois des incompréhensions sur le public cible. Des communes ont dirigé  vers nos services des personnes qui étaient là depuis un certain temps, mais qui n’étaient pas du tout dans les conditions « primo-arrivants ». Certaines communes, comme Charleroi, ont pris les choses en main; le PCS a pris en charge une situation intermédiaire, c’est-à-dire que la commune dirigeait le primo-arrivant vers le service de médiation du PCS qui expliquait ce qu’était le parcours d’accueil. Ceci a finalement allégé le travail de la personne qui fait le bilan social, elle pouvait alors entrer directement dans le vif du sujet avec le migrant. A Mons, l’expérimentation n’a pas encore démarré. Et pour La Louvière, Manage et Chapelle,  c’est directement la personne qui est détachée du CERAIC qui fait l’entretien d’accueil.

C’est une expérimentation plutôt positive ?

F.R:Oui, elle est positive déjà, notamment par la réaction du public mais je pense qu’Anne vous en parlera mieux que moi (voir la suite de l’interview). La réactivité des communes est plus mitigée, on a pu constater que certaines communes comptaient beaucoup de personnes au niveau de l’inscription des étrangers; d’autres n’avaient qu’une personne et donc forcément la disponibilité n’est pas la même. Mais dans l’ensemble, les 2 points positifs sont: les communes sont rentrées dans le jeu avec plus ou moins de facilité et la deuxième chose positive, c’est que les gens sont demandeurs et sont contents. Pour la plupart du public, c’est une forme de reconnaissance.

Quel est le rôle du CRI – Bureau d’accueil – dans le parcours d’intégration ?

F.R:Le centre régional d’intégration a l’obligation de la réussite du parcours dans sa phase obligatoire puisqu’il y a non seulement  en charge le bilan social, mais il devra également organiser une information sur les droits et devoirs et orienter la personne en lui donnant toute l’aide nécessaire pour ses démarches administratives. Le centre régional (ce sera mis dans le nouveau décret) aura une mission de coordination tout au long de ce parcours. Cette phase obligatoire lui sera attribuée à 100% ainsi que l’orientation vers les formations qui seront effectuées sur base de conventions avec le CRI. Ces formations sont: citoyenneté, français langue étrangère ou alphabétisation et orientation en terme d’insertion socioprofessionnelle. Le centre régional d’intégration devra assurer un suivi des formations. Rappelons que le primo-arrivant est tout à fait libre de ne pas signer la convention, ou de démarrer une formation puis de l’abandonner. Le centre devra noter sans évaluation car cette étape là du parcours d’intégration n’est pas obligatoire.

Comment les CRI vont se réorganiser pour assurer cette phase d’accueil ?

F.R: Des moyens sont mis à disposition, les centres qui n’étaient pas dans la première phase expérimentale, vont rentrer à partir de cette année dans une deuxième phase d’expérimentation. Le gouvernement wallon met du personnel à disposition, en tout cas, intervient dans les frais de salaires et de fonctionnement de la ou des personnes engagées pour la mise en oeuvre du parcours d’accueil. C’est un personnel qui va être centré sur cette mission et non pas du personnel interne qui va changer d’orientation. Toutes les autres missions du centre ne changent pas.

On peut noter aussi des différences entre chaque CRI: à La Louvière, nous avons voulu que les bureaux ne soient pas dans le CRI pour que l’accueil se fasse dans un endroit facile d’accès, près des transports en communs. Et on ne voulait pas que ça se passe dans les locaux de l’administration communale, pour bien séparer les rôles. Le message est clair, on indique au migrant: «C’est une aide qu’on vous offre, il n’y a pas de sanctions». Je sais qu’à Charleroi, on a choisit que ça ce passe au CRIC. À  Mons, ils ont choisi de le faire au centre de Mons pour des questions de facilité d’accès. C’est laissé à l’appréciation de chaque CRI. Sur La Louvière, on aimerait développer 4 points de «chute» dans le territoire en regroupant les communes en fonction de la mobilité.

Ce serai plutôt des bureaux d’accueil décentrés dans des points stratégiques en ville et accessibles plutôt que dans le centre régional ?

F.R: Oui, car si je prends un territoire de centre quel qu’il  soit, il y a souvent autour une ville importante (Liège par exemple pour le CRIPEL) ou Mons pour le CIMB, mais il y a aussi toutes les petites communes autour et pour venir ce n’est pas évident (par exemple pour quelqu’un qui habite Aiseau-Presles et qui doit se rendre à Charleroi, ce n’est pas évident). On ne peut pas non plus démultiplier tous les bureaux surtout en phase expérimentale, on n’a pas les moyens de le faire. Si on veut rencontrer un maximum de gens, il faut pouvoir être présent à des moments divers dans des lieux faciles d’accès.

Et pourquoi pas un bureau d’accueil dans les administrations communales?

F.R: La commune est le premier lieu d’accueil mais certains services ne représentent pas spécialement des lieux d’accueil … On ne voulait pas lier ce parcours à l’influence communale car ce sont les CRI qui sont les coordinateurs du dispositif. C’est surtout parce qu’on a également eu des expériences avec certaines communes qui ne sont pas favorables voire peu coopératives en matière d’accueil des primo-arrivants.

Est-ce un message en direction des nouveaux migrants?

F.R: Absolument, c’est dire: « voilà, vous avez la phase obligatoire qui est de vous inscrire à la commune et prendre les renseignements nécessaires ». Mais il y a aussi une manière d’être accueilli, qui va dans le sens où vous le souhaitez puisque vous restez autonome dans toute la procédure. Les primo-arrivants accueillent ça de manière favorable, on leur donne des infos sur leurs droits et devoirs. On n’a pas encore commencé l’expérimentation sur la formation « orientation citoyenne ». L’idée, c’est tout simplement de permettre à chacun, dans son environnement, de pouvoir se déplacer librement, d’avoir accès à des services auxquels il a droit. L’objectif du parcours d’intégration finalement est de favoriser son autonomisation.

Comment se déroule ce qu’on appelle le «bilan social» dans la phase expérimentale à Charleroi?

A.D: La personne qui a été orientée par le plan de cohésion sociale de la ville avec son service médiation sociale et interculturelle se présente au rendez-vous, préalablement pris au CRIC, avec interprète ou pas selon son niveau de français. Des mots de bienvenue sont d’abord énoncés puis on prend des précautions de confidentialité pour cet entretien. Ce qui est écrit reste confidentiel. Le primo-arrivant est libre de répondre ou pas à nos questions pour ne pas paraître intrusif, on répète ensuite les objectifs de l’entretien. On essaye quand même de situer le grand cadre dans lequel ils sont situés sur le plan européen et sur le plan wallon en restant simple. Donc : Bienvenue, cadre posé et puis précaution de confidentialité et liberté de réponse ou pas.

Après tout cela, on commence par ce que la personne nous propose. Si la personne a une inquiétude avec son logement, on va l’accueillir, on ne va pas lui dire: « attendez, mettez ça de côté, on va d’abord vous demandez votre nom, votre adresse »…. Si on doit, à partir de ce problème de logement prendre connaissance de la situation administrative, on l’énoncera aussi à la personne. Mais généralement, on accueille la personne avec ce qu’elle apporte, même si elle a envie d’aborder un petit peu son passé, ce qui est rare quand même, puisque les personnes sont souvent dans le contrôle de ce qu’elles disent. C’est rare quand elles viennent avec un vécu à raconter mais c’est déjà arrivé. Il est arrivé que l’une ou l’autre pleure aussi: c’est à accueillir également. Puis on prend le temps par  après de repasser au nœud de l’entretien parce qu’il faut bien que l’on arrive au bout de nos objectifs qui sont de pouvoir orienter au mieux la personne et de pouvoir lui fournir un carnet d’adresses, qu’elle pourra utiliser en toute autonomie. Comme la Wallonie et l’Europe ont restreint extrêmement les critères de public visé par l’obligation, je rappelle que tout public est le bienvenu mais les publics visés par l’obligation sont essentiellement des personnes arrivant par regroupement familial ou les personnes régularisées. Généralement ces personnes sont aidées (soutien familial etc.) pour pouvoir utiliser ce carnet d’adresses qu’on leur fournit, ce qui ne serait pas le cas d’une personne en demande d’asile ou d’une personne réfugiée depuis peu. Là, en toute autonomie, ce serait plus difficile de s’en tirer avec notre carnet d’adresses

L’objectif est d’orienter au mieux la personne primo-arrivante et donc de lui fournir un carnet d’adresses en parcourant différentes rubriques. Nous pouvons aussi orienter la personne vers un autre service qui pourra, avec elle, la suivre sur du long terme pour un problème plus complexe.

Ensuite, nous lui proposons un entretien d’évaluation qui aurait lieu dans 6 mois – si la personne marque son accord –  afin de faire le point avec elle sur sa situation, par rapport au carnet d’adresses qu’on lui a fourni. Est-ce que telle ou telle démarche a été possible? Sinon pourquoi, si oui comment ça se passe? Y a-t-il eu des opportunités finalement ouvertes sur d’autres choses auxquelles on ne pensait pas? On n’a pas encore eu l’occasion de faire d’entretien d’évaluation…

 

Le but est de mettre en évidence les besoins primaires liés à la santé, le logement, etc. puis secondaires et à partir de là démarre l’orientation. Dans les rubriques du carnet d’adresses que l’on parcourt avec la personne, on fait un peu le point sur la situation administrative (type de séjour, un tout petit peu sur le passé, les questions administratives, on passe en revue avec elle une dizaine de rubriques). Mais c’est la personne elle-même qui décide de s’arrêter sur telle ou telle rubrique, il ne s’agit pas de lui demander directement: « votre logement, vous êtes satisfaite, combien de chambres vous avez? Es-ce qu’il est salubre, insalubre? On pose une question générale et c’est la personne qui nous arrêtera si elle désire un renseignement, une orientation particulière ou éclaircir avec nous un problème. Les rubriques qui sont passées en revue sont: l’accompagnement social qui concerne le séjour, les ressources financières, des besoins matériels, le logement, la santé, la santé mentale, la langue française (cours alpha, fle), l’orientation socio-professionnelle, l’emploi, l’enfance et jeunesse (pour les personnes qui ont des enfants), la citoyenneté, le réseau social.

Quand on évalue avec la personne son degré de solitude, ou de réseau social, on questionne les conditions de bien-être des personnes :  » Est-ce que vous êtes bien où vous êtes pour le moment? Es-ce que vous êtes en manque de contact? » À partir de là, on pose la question de la dynamique de quartier, la famille, les amis, les collègues éventuels du conjoint et puis l’appartenance soit ethnique, soit cultuelle pour voir si c’est un biais pour la personne ou pas de contacter d’autres personnes. Si la personne est en demande et bien peu importe nos convictions religieuses! Je peux aussi donner l’adresse de mosquées ou d’églises pentecôtistes ou autres, c’est rare mais c’est déjà arrivé. Je suis loin de vouloir faire du prosélytisme mais si c’est un biais par lequel la personne peut reconstruire un réseau social, je ne vois pas pourquoi on occulterait ces données-là.  Quand on y arrive, c’est plutôt rare, mais on parle du réseau loisir, culture, sport, etc…

Et pour terminer, on réécrit le projet selon les priorités du primo-arrivant en fonction de ses besoins prioritaires. Généralement là, la demande porte sur la formation français ou en alpha, une formation qualifiante, ou même s’occuper de la famille (on donne des adresses qui concernent  l’enfance et la jeunesse mais c’est plutôt un projet individuel pour lequel on a moins d’adresses à donner). L’emploi est forcément aussi une priorité et le réseau social revient de temps en temps.

L’entretien se termine enfin par la remise des infos en format papier (copies des pages de répertoires qui les concernent ).  Je parle aussi souvent de  Wallangues pour les femmes scolarisées qui n’ont pas l’occasion d’intégrer un cours de FLE directement, parce qu’elles sont en charge d’enfants en bas-âge par exemple. Lorsque l’entretien se termine, on se permet (puisqu’on est toujours dans la phase pilote) une conversation méta par rapport à l’entretien, je demande à la personne si elle a trouvé cet entretien utile, aussi si certaines questions ont été jugées intrusives, indiscrètes par la personne.

Et enfin, je demande à la personne si elle d’accord qu’on la recontacte dans 6 mois pour un entretien d’évaluation.

Combien de temps dure cet entretien?

A.D: À Charleroi, comme nous bénéficions du quart d’heure d’explication que donne le service médiation sociale et interculturelle du PCS de la ville, on a estimé qu’une heure était suffisante. Dans les autres expérimentations des communes pilotes de la région du Centre, on prévoit 1h30 d’entretien parce que l’explication préalable n’a pas eu lieu. L’expérience nous montre qu’ici  le quart d’heure d’explication n’a pas toujours été bien compris par la personne primo-arrivante. Donc finalement, on repasse par l’introduction et on dépasse alors parfois le timing, mais ce n’est pas moins d’une heure et quart en général. Quand l’interprète est présent c’est  1h30 ou 1h45 parfois.

Tout dépend aussi des besoins de la personne. Parfois la personne est arrivée depuis plus d’un an ou deux, elle a moins de demandes que la personne qui vient d’arriver depuis 3 mois.

On voit que dans cet entretien, vous ne restez pas dans l’évaluation, vous essayez également de considérer la personne dans toute sa dimension (sociale, culturelle etc.); la Wallonie vous a-t-elle proposé cette méthode ou est-ce une volonté de la part des travailleurs sociaux ?

A.D: La Wallonie ne nous a rien donné comme injonction à ce niveau là, fort heureusement d’ailleurs, sans doute fait-elle confiance, pour l’expérience pilote, aux gens de terrain  et aux personnes qui prennent le temps d’y réfléchir. On s’est donné le temps de penser l’accueil dans sa globalité et c’est très important en effet.

Prendre en compte toute la dimension humaine du primo-arrivant, est-ce une réponse à des peurs que certaines personnes ont du parcours d’accueil, parcours qui serait un « formatage des primo-arrivants » (pour qu’ils soient de « bons étrangers ») ?

A.D: Je comprends ces craintes… Les personnes ne sont pas au courant de ce qu’il se passe effectivement lors des expérimentations, de ce que l’on vit, nous, sur le terrain. Le danger qu’on peut garder en tête,  c’est l’entretien d’accueil d’orientation en rapport avec le nouveau code de la nationalité. L’acquisition de la nationalité sera dépendante de ce parcours et de cette phase d’accueil. Pour le reste oui, ce qui pour le moment est vécu, c’est beaucoup de bienveillance par rapport aux personnes primo-arrivantes, beaucoup d’empathie. Les personnes sont effectivement très heureuses de cet entretien- là.  N’oublions pas que le parcours n’est pas encore obligatoire, les personnes viennent bien à l’entretien sur base volontaire. Ça n’infantilise pas la personne,  ça ne la contrôle pas, c’est un entretien bienveillant qui la sollicite quand même à trouver en elle des motivations pour entrer, par exemple, en apprentissage du français. On essaye de motiver les personnes primo-arrivantes et de leur  fournir le meilleur carnet d’adresses possible ; la grande majorité d’entre elles sont satisfaites de ces données et des démarches qu’elles peuvent accomplir sans nous par après. Elles ont la liberté de le faire ou pas jusqu’à présent.

Quels sont vos principaux constats sur l’attente du public ?

A.D: Une centaine d’entretiens ont eu lieu sur les 3 communes hainuyères actuellement actives dans le projet pilote (Charleroi, Manage, Chapelle-lez-Herlaimont) et ce qui revient le plus fréquemment comme demande, c’est l’apprentissage du français, parfois en alpha, et des demandes de formations qualifiantes pour pouvoir trouver un métier; également une demande pour l’orientation socio-professionnelle. Ce sont les 2 demandes les plus fréquentes.  Il y a aussi de nombreuses demandes pour le réseau social, pour s’ouvrir à d’autres milieux que celui de sa famille. Des demandes concernant le logement sont aussi formulées, aussi paradoxal que cela puisse paraître car on accueille un public qui est majoritairement venu par regroupement familial. Plusieurs femmes sont en demande première de pouvoir s’occuper de leur famille. Je les oriente alors  vers des activités pour les jeunes enfants où les mamans les accompagnent pour essayer aussi d’accroître leur réseau social.